L'Alchimie de la pierre

Titre : L’alchimie de la pierre
Auteur : Ekaterina Sedia
Éditeur : Le Bélial’
Date de publication : 2017 (février)

Synopsis : Soit une ville immense, sombre et secrète, fondée par un peuple minéral plus secret encore — les gargouilles. De mémoire d’homme, les guildes rivales des Alchimistes et des Mécaniciens s’y livrent une lutte d’influence acharnée. Or les Mécaniciens semblent enfin en passe de l’emporter, prêts à imposer sur la cité un ordre nouveau, brutal. Automate douée de conscience, unique en son genre, Mattie est la création d’un Mécanicien ambigu. Bien qu’émancipée, elle peine à se libérer de l’emprise de son ancien maître, une ombre qui ne l’a pas empêchée, malgré tout, d’embrasser la carrière d’alchimiste. Les gargouilles l’ont chargée d’une mission cruciale : trouver un remède au mal qui les frappe, une inexorable pétrification. Mission que compliquent des événements tragiques : des attentats frappent la ville, tandis que dans ses entrailles couvent les ferments de la révolution…

Bibliocosme Note 3.5

Voilà ce qui nous définit, songea-t-elle : le choc du métal sur la pierre, la lutte incessante entre les deux factions. Mais le vainqueur ne faisait plus aucun doute – les Mécaniciens avaient la haute main ; ils possédaient la ville, désormais.

Les auteurs russes n’étant pas franchement légion dans les rayons fantasy/science-fiction de nos librairies, c’est avec curiosité que je me suis penchée sur cette « Alchimie de la pierre », premier roman d’Ekaterina Sedia traduit en France. Un roman dont l’action est relativement limitée à la fois dans l’espace et le temps puisque les événements relatés s’échelonnent sur tout au plus quelques semaines et n’ont pour théâtre qu’une seule et même ville (en dehors de laquelle nous n’avons que très peu d’informations). L’univers élaboré par l’auteur est cela dit suffisamment bien étoffé pour que le lecteur ne se sente nullement oppressé ou frustré par cette limitation du décor. Il faut dire que la cité possède un certain nombre de particularités à même de titiller la curiosité de n’importe qui. Il y a d’abord cette opposition manifeste entre les membres de l’ordre des Alchimistes et celui des Mécaniciens, ce dernier semblant pour le moment avoir l’avantage sur son rival mais devant composer avec l’hostilité grandissante d’une partie de la population. Il y a aussi les gargouilles, créatures à l’origine de la création de la ville possédant autrefois des pouvoirs extraordinaires mais aujourd’hui menacées de disparaître dans l’indifférence quasi générale. Et puis il y a cette automate unique en son genre, Mattie, vers laquelle les gargouilles décident de se tourner en ultime recours pour tenter de mettre fin à la malédiction qui menace de les détruire. L’intrigue s’articule autour de ces deux fils rouges qui sont évidemment étroitement liés : d’abord l’enquête menée par la jeune femme pour tenter d’empêcher le processus de pétrification des gargouilles ; ensuite l’essor d’un mouvement populaire de grande ampleur désireux de renverser l’ordre établi.

Nous avons donc affaire à un univers de fantasy où l’alchimie n’est pas qu’une simple science mais comporte aussi une touche de magie et dans lequel évolue un bestiaire assez inattendu. On peut notamment citer ces étranges lézards utilisés comme sortes de bêtes de somme, ou encore les homoncules nés de mélanges alchimiques, sans oublier le Fumeur d’âmes, figure incontournable de la cité, chargé d’aspirer les fantômes des défunts avec lesquels il se retrouve ensuite forcé de vivre. A ces créatures s’ajoutent évidemment les gargouilles, spectatrices (presque) invisibles des mutations qui traversent leur cité et auxquelles l’auteur donne à plusieurs reprises la parole, optant alors pour une narration à la première personne. Le monde dépeint par Ekaterina Sedia emprunte aussi beaucoup à l’imaginaire steampunk, l’influence grandissante des Mécaniciens entraînant la prolifération de machines de toutes sortes : chenilles mécaniques arpentant les rues, automates plus ou moins conscients et intelligents, super calculateur censé trouver une solution à n’importe quel problème soumis… Cette esthétique est d’ailleurs renforcée par les illustrations de Nicolas Fructus, qu’il s’agisse de celle (très réussie) de la couverture ou de celles ornant les débuts de chaque chapitre. L’opposition entre la pierre et le métal n’est toutefois qu’une thématique parmi les nombreuses exploitées par l’auteur, de la xénophobie à la place des femmes dans la société, en passant par les conséquences de l’automatisation du travail ou du terrorisme. Le traitement de tous ces sujets sur fond de révolution populaire donne au roman un petit côté politique qui aurait pu être vraiment intéressant si l’auteur avait fait preuve d’un peu plus de finesse dans son traitement.

Si l’on peut difficilement trouver à redire au message véhiculé ici par Ekaterina Sedia (dénonciation de l’exploitation, du racisme, de la mise sous tutelle des femmes…), on peut en revanche souligner le manque d’une véritable réflexion de fond qui limite considérablement l’implication du lecteur, celui-ci ne trouvant finalement pas grand chose pour nourrir sa propre pensée. Reste à aborder la question des personnages, le principal point fort du roman résidant à mon sens dans son héroïne. Que la perspective d’avoir pour protagoniste une automate ne vous rebute pas car en dépit de son statut de « machine » (dans lequel elle ne se reconnaît absolument pas), Mattie apparaît comme bien plus humaine que tous les êtres de chair et de sang mis en scène dans le roman. Difficile de ne pas s’attacher à cette jeune femme capable de faire preuve d’une profonde empathie pour les autres (qu’ils soient humains, automates ou gargouilles) et passant par toute une palette d’émotions au fil des pages. La relation entretenue entre Mattie et son créateur, Loharri, est à ce titre des plus intéressantes, la jeune femme éprouvant pour son « maître » des sentiments très ambigus, mélange d’amour et de haine lié à sa volonté de s’émanciper pour de bon sans pour autant pouvoir se départir d’un certain respect mâtiné de crainte à son encontre. Car en dépit de son statut d’automate et de femme libre, Mattie reste toujours soumise au bon vouloir de son créateur, seul possesseur de la clé à même de la « remonter » et donc d’assurer sa survie (un peu à la manière de l’ « automate de Nuremberg » de Thomas Day). Outre le duo Mattie/Loharri, le seul qui parvient à véritablement toucher le lecteur est le Fumeur d’âmes, les autres personnages se révélant trop peu développés pour s’attirer la sympathie du lecteur.

« L’alchimie de la pierre » est donc un roman de bonne facture qui séduit à la fois par la singularité de son héroïne et par son décor mêlant habilement esthétique steampunk et éléments relevant de la fantasy. De même on peut saluer l’originalité des thématiques abordées, quand bien même toutes ne sont pas traitées avec la même profondeur.

Autres critiques : Apophis (Le culte d’Apophis) ; Blackwolf (Blog-O-livre) ; Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Yossarian (Sous les galets, la plage)