Titre : Double tranchant
Nouvelles : Un beau salopard ; Un peu de gentillesse ; Une mission foireuse ; Quitter la ville ; L’enfer ; Jamais deux… ; Au mauvais endroit, au mauvais moment ; Sacrée hors-la-loi ; Hier, près d’un village nommé Barden ; … sans trois ; Liberté ! ; Les temps sont durs pour tout le monde ; J’ai créé un monstre
Auteur : Joe Abercrombie
Éditeur : Bragelonne
Date de publication : 2017 (mars)

Synopsis : Même si tous les soldats de l’Union sont des salopards, un seul d’entre eux se croit capable de sauver l’armée de l’attaque gurkienne : le colonel Sand dan Glokta. Curnden Craw et son équipe doivent récupérer un objet mystérieux au-delà de la Crinna. Le problème : visiblement, personne ne sait de quoi il s’agit. Shevedieh, meilleure voleuse autodidacte de Styrie, va de désastre en catastrophe aux côtés de Javre, Lionne d’Hoskopp, qui est à la fois sa meilleure amie et sa pire ennemie. Et après des années de massacres, Bethod, chef idéaliste, souhaite plus que tout faire régner la paix sur le Nord. Ne reste qu’un obstacle : son champion lunatique, l’homme le plus redouté du Nord : le Neuf-Sanglant…

-Si je t’entends encore parler à mon amie comme ça, espèce de raclure, tu récupéreras tes dents sur mes doigts !
Tonny observa cette grande main balafrée, arquant légèrement un sourcil.
-Madame, je suis un soldat. La dernière chose que je souhaite, c’est me battre.

 

On ne présente plus aujourd’hui Joe Abercrombie, grand auteur à qui on doit plusieurs romans de dark fantasy plus savoureux les uns que les autres. On reste dans la même veine avec « Double tranchant », sauf que nous avons ici affaire à un recueil de treize nouvelles qui nous entraînent à tour de rôle dans différentes parties de l’univers de l’auteur. La Styrie, le Pays proche, les terres du Nord, Kadir… : Abercrombie nous fait voir du pays et la nécessité de se reporter à la carte insérée en début d’ouvrage se fait vite ressentir. Ces vagabondages d’un endroit à un autre pourraient nous inciter à penser que le recueil constitue un bon moyen pour se familiariser avec l’univers de l’auteur, et d’une certaine manière c’est vrai puisqu’on retrouve ici tout ce qui fait la patte d’Abercombie : un humour noir dosé à la perfection, des dialogues percutants, une bonne dose de violence et surtout des personnages au comportement à mille lieues de l’héroïsme. Bref, si vous aimez le ton de « Double tranchant », il y a de grandes chances pour que vous soyez tentés d’enchaîner avec l’un des autres romans de l’auteur. Je conseillerais toutefois aux lecteurs de lire les trois one-shot sortis récemment AVANT ce recueil pour la simple et bonne raison que celui-ci grouille de références et clins d’œil à ces ouvrages et que, faute de les connaître, vous risquez de passer à côté de certaines subtilités dont il serait pourtant dommage de se priver.

La plupart des nouvelles mettant en scène la Styrie se déroulent ainsi avec les événements de « Servir froid » en toile de fond. C’est notamment le cas dans « Au mauvais endroit au mauvais moment », l’un des textes les plus marquant de ce recueil dans lequel on suit les malheurs d’une succession de personnages qui, comme le titre de la nouvelle l’indique, ont eu la malchance de se retrouver où il ne fallait pas quand il ne le fallait pas. Parmi ces pauvres bougres on trouve, entre autre, une fraîche recrue enrôlée dans l’armée du duc d’Orso et envoyé combattre une certaine Monzcarro Murcatto… On retrouve d’ailleurs l’héroïne de « Servir froid » dans « … sans trois », sept ans après la défaite du duc à l’occasion du couronnement de son fils. Les principaux protagonistes de la grande bataille opposant les troupes de l’Union aux Nordiques mise en scène dans « Les Héros » font eux aussi plusieurs apparitions plus ou moins remarquées. Dans « Une mission foireuse », le lecteur renoue avec Craw et sa troupe de mercenaires hauts-en-couleur (Merveilleuse, Joyeux Jon, Whirrun de Bligh…) pour une mission des plus périlleuses : voler un objet sans savoir ce dont il s’agit, le tout au nez et à la barbe d’une ville manifestement sur les dents. Il arrive souvent que l’on compare Abercrombie à Tarantino, et, ma foi, dans le cas de cette nouvelle la ressemblance saute effectivement aux yeux. Au programme : une bonne dose de castagne agrémentée d’une pincée de dérision.

Parmi les guerriers du Nord, il en est un autre dont tout le monde connaît et redoute le nom : Logen Neuf-Doigts, plus communément appelé le Neuf-Sanglant. C’est ce personnage omniprésent dans l’œuvre d’Abercrombie que l’on retrouve dans « J’ai créé un monstre », nouvelle mettant en scène un chef nordique (Bethod, le père de Scale et Calder) confronté à la folie meurtrière de son ami qui, à l’approche de la paix, se révèle plus embarrassant qu’autre chose. Du coté des hommes de l’Union c’est le colonel Gorst qui fait surtout une apparition remarquée dans « Hier, près d’un village nommé Barden ». L’occasion pour l’auteur d’insister encore et toujours sur la face sombre et peu glorieuse de la guerre, théâtre de la lâcheté et de la malchance davantage que celui de l’héroïsme : « Il regarda des deux côtés pour s’assurer de ne pas être vu puis sortit de sous la charrette. Il faillit trébucher sur le cadavre d’un soldat de l’Union, et repéra une épée ensanglantée à côté de sa main. Il sourit. Heureux hasard. S’emparant de la lame, il affecta une expression belliqueuse et marcha fièrement à travers le champ massacré. Une fois qu’il fut certain que de nombreux hommes l’observaient, il agita l’épée volée vers les bois. -Revenez, revenez bande de salauds ! Je vais vous montrer comment on se bat ! » Avouez qu’on est loin des chansons de geste et des batailles épiques auxquelles on assiste d’ordinaire !

Abercrombie revient aussi à plusieurs reprises sur les protagonistes de « Pays rouge », à commencer par Temple et Farouche qui sont respectivement mis en scène dans « L’enfer » et « Sacrée hors-la-loi » (nouvelle précédemment parue en français sous un autre titre dans l’anthologie « Dangerous Woman »). L’occasion d’en apprendre un peu plus sur le passé de ces deux paumés si attachants, la première en tant que bandit confrontée à la colère de ses anciens collaborateurs, le second à sa propre lâcheté au moment de l’attaque de la ville de Dagoska par les troupes gurkiennes. On retrouve d’ailleurs les belliqueux gurkiens dans l’une des nouvelles les plus réussies du recueil consacrée à un certain Glokta, épéiste exceptionnel, amant remarquable mais salopard de première (« Un beau salopard »). Parmi les autres apparitions notables, il faut aussi et surtout citer celle de Spillion Brisépée, narrateur du texte intitulé « Liberté ! » dans lequel l’écrivain rend hommage à « ce grand cœur, cet ami cher, cette magnifique présence, ce fier homme d’état (…) le célèbre soldat de fortune Nicomo Cosca ». Le ton de la nouvelle n’a évidemment rien à voir avec celui des autres textes et, comme souvent dans ce recueil, tout le charme du récit réside dans ce que le lecteur connaît d’ores et déjà du passé ou de l’avenir des personnages. Faire passer Nicomo Cosca pour un gentilhomme bienfaiteur, il fallait quand même oser !

Bien que les protagonistes des précédents romans de l’auteur occupent généralement le devant de la scène, quelques récits introduisent également de nouveaux personnages. Dans cinq des treize nouvelles, le lecteur est ainsi invité à suivre les aventures d’un duo féminin improbable constitué d’une voleuse de talent et d’une guerrière redoutable aux appétits difficiles à satisfaire (et pas seulement en terme culinaire…). Leur histoire commence en Styrie lorsque la jeune Shev butte un matin sur l’épave inconsciente et fortement alcoolisée de la célèbre Lionne d’Hoskopp (« Un peu de gentillesse »). Aucune des deux femmes n’étant particulièrement douées pour se tenir à l’écart des ennuis, leurs pérégrinations vont les entraîner d’un bout à l’autre de la carte, du Pays Proche (« Quitter la ville ») aux froids territoires du nord (« Jamais deux… ») en passant par l’île des Carpes (« …sans trois ») ou encore la détestable ville de Sipani. C’est d’ailleurs dans cette cité mal famée que se déroule l’action de la nouvelle la plus burlesque du recueil (« Les temps sont durs pour tout le monde ») dans laquelle un mystérieux paquet passe de main en main, au fur et à mesure que le voleur devient le volé. L’auteur réutilise ici l’un de ses procédés narratifs le plus intéressant (qu’on retrouvait déjà avec une maîtrise remarquable sur le champ de bataille des « Héros »), changeant de point de vue et donc de narrateur au fur et à mesure des rencontres effectuées par celui-ci. Une trouvaille brillante dont la saveur est ici renforcée par l’identité des voleurs croisés (le placide Cordial, le duo comique Abysses et Hautfond…).

Joe Abercrombie réunit ici tous les personnages emblématiques de ses précédents ouvrages (et ils sont nombreux !) et s’amuse à les mettre à nouveau en scène dans des postures rarement flatteuses. Ce refus d’enjoliver la nature humaine et la guerre pour en donner une vision certes moins glorieuse mais surtout plus réaliste constitue sans aucun doute le principal charme des romans de l’auteur qui fait encore une fois preuve d’un sens du rythme et de l’ironie auxquels il est difficile de résister. A lire, donc, en complément des trois one-shot parus à la suite de la trilogie de « La première loi ».

Voir aussi : Les héros ; Servir froid ; Pays rouge