Titre : Le mystère chtokavien
Série : Les trois fantômes de Tesla, tome 1
Scénariste : Richard Marazano
Dessinateur : Guilhem Bec
Éditeur : Le Lombard [fiche officielle]
Date de publication : août 2016

Synopsis : « Rumeurs de débarquement de sous-marins allemands sur la côte est… Mystérieuses apparitions, et disparitions, sur les bords de l’East River… Mise sous tutelle des laboratoires d’Edison par le FBI… Expérimentations de terribles armes secrètes par les forces japonaises dans le Pacifique… Pour celui qui sait voir au-delà des apparences de calme trompeur, tout démontre que New York sera bientôt plongée au cœur des événements qui ravagent aujourd’hui le reste du monde…
Et nous sommes toujours sans nouvelles de Nikola Tesla, probablement le seul savant dont l’originalité et les inventions géniales sont susceptibles de nous fournir une aide décisive dans cette guerre destructrice !
New York, un été 1942…
Une enquête de T.S. Billing, notre reporter du Daily Worker
Au même moment, le jeune Travis emménage avec sa mère dans un hôtel meublé de Manhattan. Il ne sait pas encore que son énigmatique voisin de palier va l’entraîner dans une aventure aux ramifications scientifiques terribles et galvanisantes…

Aucun savant digne de ce nom ne devrait mettre ses inventions au service de la guerre.

Un, deux, trois : lumière ! Alors que la Deuxième Guerre mondiale fait rage en Europe comme en Afrique et en Asie-Pacifique, la ville de New York est en proie à d’intenses rumeurs sur le devenir des inventions potentiellement destructrices de Nikola Tesla. Or, plusieurs années après la mort de son collègue et concurrent Thomas Edison, celui-ci est introuvable et fait craindre le pire sur le devenir de son savoir.

Un duo d’auteurs composé de Richard Marazano en scénariste-coloriste et Guilhem Bec en dessinateur (semble-t-il aiguillés par un défunt ami scénariste), s’est lancé dans une trilogie « uchronie / histoire secrète » (nous découvrirons le fin mot de l’histoire à partir du tome 2) à propos des inventions de Nikola Tesla et des convoitises qu’elles soulèvent à l’heure d’une militarisation industrielle des grandes puissances. Ce premier tome, reçu dans le cadre de l’opération « La BD fait son festival » de PriceMinister, s’intéresse au « mystère chtokavien » (du nom de ce dialecte serbo-croate parlé dans le lieu d’origine de Tesla, car en effet où est passé Nikola Tesla ? Thomas Edison est mort il y a une dizaine d’années (à l’âge vénérable de 84 ans) et seul Tesla semble en mesure à la fois d’utiliser le potentiel militaire des applications de l’électricité et de contrôler les machines d’ores et déjà construites et que la population craint de voir apparaître ça et là. Justement, les rumeurs vont bon train sur la présence de lumières étrangères au fond de l’East River, sur la disparition de certains scientifiques, ainsi que sur les espionnages pratiqués par les grandes puissances vis-à-vis de ce nouveau pouvoir à contrôler qu’est l’électricité.

Cette trilogie des Trois fantômes de Tesla s’appuie sur deux bons aspects qu’on ne peut que louer de la part des auteurs. Tout d’abord, l’histoire est construite sur une connaissance poussée de l’ambiance new-yorkaise dans les années 1940, de sorte que tout changement dans l’Histoire n’est pas perceptible au premier coup d’œil. Richard Marazano tisse une histoire qui tend pour l’instant vers l’histoire secrète car le conflit mondial est bien présent, les États-Unis n’y sont pas encore vraiment entrés mais les questions se posent concernant les relations à adopter avec l’Allemagne nazie et le Japon impérial. Dans ce vaste conflit prend place un conflit plus personnel, moins d’autant plus symbolique : Thomas Edison vs. Nikola Tesla, si on caricature un poil « commercialiser des brevets privatisés pour en tirer profit » vs. « construire en service public des technologies fondées sur le bien commun », et cela prend forme notamment dans l’usage de l’électricité. Deuxièmement, l’atmosphère dessinée par Guilhem Bec tend vers ce que certains pourraient appeler du steampunk sans que cela en soit véritablement. En effet, ses jeux de lumière donnent une idée un peu vieillotte d’une technologie du mi-XXe siècle qui se teinte doucement d’électricité dont les reflets hantent les dernières pages. Cette vaste atmosphère plus ou moins sensible est presque le plus réussi dans ce qui n’est pas véritablement dans l’histoire : les coupures de journaux qui constituent les 2e et 3e de couverture ! On y trouve ainsi des anecdotes qui éclairent le récit de la bande dessinée et des références directes à l’entourage des deux auteurs.

En revanche, s’il y a bien un choix qui m’est plus étrange, ce serait le suivant : quel est l’intérêt du personnage du jeune Travis ? Sa mère cherche à subvenir à leurs besoins à tous deux, se fait embaucher dans une usine et loue un petit appartement dans Manhattan. Plusieurs coïncidences mettent alors Travis sur le chemin du scénario cousu de fil blanc : ses petits camarades du quartier le poussent dans de longues scènes à dépasser certaines limites ; son voisin ermite, qui répond au nom de Kaolin Slate, s’intéresse à lui, même s’il n’y a pas de raison apparente ; sa mère finit par se faire lourdement draguer par l’inspecteur du FBI chargé de l’enquête qui nous intéresse. On sent bien que Travis sert de liant à l’histoire, mais est-il nécessaire ? À mon humble avis, non, car celle-ci se tient d’elle-même avec un petit degré de complexité supplémentaire qu’on aurait pu davantage attendre du côté des antagonistes que de cet adolescent pas très passionnant (pour l’instant du moins : peut-être est-il amené à faire des choix cruciaux lors des tomes à venir).

Ce « Mystère chtokavien » ouvre la voie, timidement, à une série qui a du potentiel et qui a le mérite d’aborder un conflit plus ou moins secret pour l’époque et encore trop peu connu à la nôtre. À voir donc pour la suite.

Voir aussi : Tome 2 ; Tome 3

Autres critiques : Justin Hurle (Kulturopat)