Le Port des Marins Perdus

Titre : Le Port des Marins Perdus
Scénariste : Teresa Radice
Dessinateur : Stefano Turconi
Éditeur : Glénat (collection Treize étrange)
Date de publication : 2016
Récompense : Prix Gran Guinigi du meilleur roman graphique du festival de Lucca

Synopsis : Automne 1807. Un navire de Sa Majesté récupère au large du Siam un jeune naufragé qui ne se rappelle que de son prénom : Abel. Le garçon se lie rapidement d’amitié avec le premier officier, capitaine du navire depuis que le commandant s’est enfui avec le trésor du bord. Abel retourne ensuite en Angleterre où il loge dans l’auberge tenue par les trois filles déchues du fuyard. Alors que la mémoire lui revient peu à peu, il découvre quelque chose de profondément troublant sur lui-même, et la véritable nature des personnes qui l’ont aidé…

Note 5.0
 
Coup de coeur

Certains réapparaissent là où ils s’en sont allés, d’autres… autre part. Certains ont gardés l’aspect qu’ils avaient avant le départ, d’autres ont changé de visage, d’existence. Vieillis ou rajeunis de plusieurs décennies. Il y a ceux qui restent longtemps, et d’autres quelques heures seulement. Ceux qui ont la mémoire du passé et ceux qui, au contraire, ne se souviennent de rien. Nul ne sait pourquoi. S’il y a un sens à tout cela, il n’est pas immédiatement perceptible. Tous n’ont d’autre choix que de faire au mieux pour profiter de la seconde chance qui leur a été donnée, afin de découvrir pourquoi on la leur a donnée, et dans quel but. Ils ne se distinguent pas des vivants… Ils ne soupçonnent rien, mais nous savons nous reconnaître.

 

« On l’appelle le port des marins perdus. Il apparaît et disparaît dans la brume, mais il n’est pas donné à tout le monde de le voir. Parce que ce n’est pas toi qui choisis d’entrer dans le port, c’est le port qui te choisit. » Récompensé l’année dernière par le Prix Gran Guinigi du meilleur roman graphique, cet opéra graphique de près de trois cent pages embarque le lecteur dans une formidable aventure maritime qu’il n’oubliera pas de sitôt. Tout commence avec un jeune garçon recueilli à bord d’un navire après avoir échoué sur une plage du Siam. D’où vient-il ? Comment est-il arrivé là ? Qu’est devenu le navire sur lequel il se trouvait ? Autant de questions qui demeureront sans réponses, le miraculé ne se souvenant que d’une chose : son nom, Abel. Un prénom qu’il partage ironiquement avec l’ancien capitaine du vaisseau sur lequel il vogue à présent, Abel Reynold Stenvenson, marin respecté et adoré de son équipage tombé en disgrâce car accusé de s’être enfui avec le trésor de la dernière prise effectué par son navire et d’avoir à l’occasion tué certains de ses hommes. Un acte odieux qui lui vaut le statut de traître et entraîne la mise au ban de la société de ses trois filles, désormais bien isolées dans leur petite auberge de Plymouth vide de tout client. En quatre actes, Teresa Radice et Stefano Turconi déroulent le fil d’une histoire fascinante, pleine d’aventures, de surprises, d’émotions et de poésie.

Le port des marins perdus planche 1

William Wordsworth, William Blake, Pablo Neruda, Lord Byron, sans oublier évidemment Robert Louis Stevenson (qui va jusqu’à donner son nom à l’un des personnages) : autant d’écrivains et de poètes qui occupent ici une place essentielle et dont Teresa Radice et Stefano Turconi nous proposent de découvrir (ou de redécouvrir) quelques uns des plus beaux vers consacrés tour à tour à l’amour, l’enfance, la mort, le temps qui passe, et, bien sûr, la mer. Une touche de poésie savamment dosée qui ne fait que rendre l’ouvrage plus bouleversant encore. « Chaque poème désire trouver la voie qui mène au cœur de celui qui l’écoute et qui se l’approprie. Quand cela arrive, le poète a rempli sa tâche. La tâche du semeur d’émotion. » Un objectif parfaitement atteint dans le cas présent, l’ouvrage nous faisant passer par toute une palette d’émotions d’une rare intensité. Il faut dire aussi que le récit est peuplé d’une sacré galerie de personnages qu’on ne quitte pas sans nostalgie. Il y a d’abord le jeune Abel, apprécié de tous pour son caractère joyeux, sa bonne volonté et son habilité. Il y a aussi les trois filles du capitaine Stevenson : Helen, aînée taiseuse mais dotée d’une grande force de caractère ; Heather, plus bavarde et plus extravertie ; et enfin Hariet, la benjamine, pleine de cette innocence propre aux enfants et qui les rend si spontanés et si attachants.

Le port des marins perdus planche 2

Et puis il y a ces deux personnages qui suscitent si possible encore plus de tendresse de la part du lecteur : le premier est un capitaine écossais doté d’une imposante carrure et d’un caractère enjoué et généreux, le second est celle qui aura réussi à lui ravir son cœur, la belle Rebecca, prostituée de Plymouth hantée par les fantômes de son passé. Difficile de ne pas admirer le soin apporté par les deux auteurs à chacun des protagonistes qui bénéficient tous d’une personnalité trouble mais ô combien attachante. L’autre grande réussite de ce roman graphique, c’est évidemment la qualité de ses graphismes qui ont la particularité d’être crayonnés. Qu’il s’agisse de la fourmillante ville de Plymouth, de l’intérieur de l’auberge des filles Stevenson ou du Pillar to post, des plages du Siam et bien sûr de l’océan et des vaisseaux y naviguant : les décors sont d’une précision remarquable qui témoigne du minutieux travail de documentation effectué. Un travail qui porte ses fruits puisqu’il permet l’immersion complète et instantané du lecteur qui, pour peu qu’il ait été bercé par les récits de Patrick O’Brian, Cécil Scott Forester, Alexander Kent ou Robert Louis Stevenson, se plongera avec délice dans cette ambiance digne des plus grands récits maritimes (l’ouvrage s’accompagne d’ailleurs de quelques suggestions de morceaux à écouter au fil de la lecture, dont évidemment un bon nombre d’entraînants chants de marins).

Le port des marins perdus planche 3

Avec « Le port des marins perdus », Teresa Radice et Stefano Turconi signent un roman graphique d’une qualité scénaristique et graphique difficilement égalable. Les dessins, les personnages, les surprises que nous réserve l’intrigue, les morceaux de poésies disséminés ici et là, l’émotion que fait naître la fin douce amère qui conclut à merveille l’ouvrage : tous les ingrédients sont réunis pour vous faire passer un moment de lecture inoubliable. « Ships are the nearest thing to dreams that hands have ever made », peut-on lire sur la première page de l’ouvrage : la citation prend ici tout son sens.

Autres critiques : Aelinel Ymladris (Dans la bibliothèque d’Aelinel)