La cité de l'indicible peur

Titre : La cité de l’indicible peur
Auteur : Jean Ray
Éditeur : Alma (fiche officielle)
Date de publication : 11 mai 2016

Synopsis : « Faux roman d’épouvante », « faux roman policier », selon la critique des années 1940, voici bel et bien un vrai roman de Jean Ray, où l’humour se charge du dénouement. Dans la ville d’Ingersham, plus british que nature, mais toujours un peu flamande, apparaît un certain Triggs, ancien constable. Et chacun de trembler de peurs inavouables : des choses tues et cachées seraientelles révélées par ce paisible et mystérieux enquêteur ? Dans ce dialogue entre le « faux » et le « vrai », difficile de savoir si cette cité est celle de l’indicible peur, ou celle de la peur de l’indicible…

Note 3.5

À cinquante ans passés, on le trouvait toujours à sa même place dans Swan Lane, gras à lard, rose et souriant ; son nez en boule de gomme chaussé de fines lunettes d’or et une jaquette d’étrange confection, à bourrelets aux hanches, le faisaient ressembler à un Pickwick en vertugadin, grossièrement agrandi au pantographe.

Jean Ray, un nom qui peut intriguer, faire peur ou bien totalement laisser indifférent, mais dans tous les cas, on sent que d’une façon ou d’une autre, ce monsieur doit bien être connu pour une raison. La réédition de ses œuvres les plus connues (longtemps publiées chez Marabout) vient donc à point nommé. Et ce sont les éditions Alma, dont le catalogue est depuis quelques temps très alléchant, qui ont lancé l’opération en partenariat avec Arnaud Huftier, professeur-chercheur à l’université de Valenciennes (dont il préside, en outre, les Presses Universitaires).

S. T. Triggs, surnommé Sigma, voire Sigma-Tau, n’est qu’auxiliaire de police (et de bureau surtout) à Londres quand il résout une première enquête sans être lié à l’affaire et uniquement avec sa logique et sa raison. Ces deux compétences essentielles vont être rudement mises à mal quand, apeuré par la vision d’un fantôme, il prend quelques jours et se retire à Ingersham, petite ville de campagne, où il va devoir déjouer le vrai du faux, mais surtout le réel du surnaturel. À ses côtés, nous découvrons tour à tour un maire très paternaliste avec ses concitoyens, un directeur des galeries du coin amoureux d’un de ses mannequins, un fonctionnaire passé maître en calligraphie et quantité d’autres femmes chez qui l’heure du thé et les rumeurs déclenchent forcément bon nombre de tracas… et de coups bas.

Dans ce récit republié dans sa version originale et intégrale de 1943, le lecteur trouvera un style très particulier. Tout d’abord, l’antithèse filée tout au long du roman entre la morosité poussée à l’extrême de cette paisible bourgade et les événements atroces qui y ont lieu dénote dès le départ. Ainsi, les événements vont se succéder d’une telle façon qu’on atteindra une violence insupportable vers les deux tiers du récit. De plus, et c’est surtout là l’intérêt de relire du Jean Ray aujourd’hui, son style descriptif croule sous les détails croustillants et imagés, allant toujours chercher l’anecdote qui fera d’une simple narration un moment très étrange à lire.

Bien sûr, ce roman est le reflet de son époque, pourtant il est intéressant de le redécouvrir et de voir qu’à nouveau le fantastique le plus simple et le plus réaliste qui soit est sûrement l’un des plus efficaces. Les créatures fantastiques sont absentes ? Peu importe, il suffit de s’imprégner longtemps et profondément d’un lieu, d’un paysage, d’une atmosphère, de ses voisins pour voir en chaque chose une part de fantastique, et pour le coup d’horreur. Dans cette cité aux apparences flegmatiques trompeuses, l’indicible peur fait naufrager n’importe quelle âme en proie à un quelconque remords.

Une bien belle découverte donc que ce roman de Jean Ray. Il y a une actualité très intéressante autour de cet auteur avec la réédition d’Alma, mais aussi l’adaptation des Contes du Whisky, sélectionnés par Xavier Mauméjean et réalisés par Étienne Vallès en récit radiophonique sur France Culture (Lionnel Astier fait partie du casting vocal). Bref, il y a encore neuf volumes, pour ma part, à découvrir, merci à Alma et Babelio via sa Masse Critique de m’avoir procuré celui-ci.

Voir aussi :

Autres critiques : Arnaud Huftier (Bifrost)