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Outre Jean-Laurent del Socorro et Xavier Mauméjean, nous avons profité du festival des Utopiales 2015 pour glaner une interview de Stefan Platteau, l’auteur de « Manesh » (premier tome des « Sentiers des Astres ») et de « Dévoreur », deux ouvrages parus dernièrement chez Les Moutons Électriques et qui ont été pour nous de véritables coups de cœur.

 

Pouvez-vous nous présenter votre parcours : pourquoi cet attrait pour l’écriture et pourquoi avoir choisi d’écrire de la fantasy ?

L’événement fondamental qui m’a amené à écrire est arrivé vers l’âge de six ou sept ans : j’ai appris à lire. Et j’ai tout de suite eu envie d’écrire. Je me suis d’abord plongé dans les mythes hindous puisque j’ai vécu un an en Inde un peu avant d’apprendre à lire. Puis j’ai découvert les mythes grecs, notamment l’Iliade et l’Odyssée que je m’amusais à re-raconter sur des cassettes audio : je brodais, je cherchais à me réapproprier l’histoire comme on pouvait le faire à l’époque. A l’adolescence j’ai découvert le jeu de rôle grâce à mon grand cousin qui m’a initié à « Donjons et Dragons ». Notre première partie était complètement primaire mais ça nous avait éclaté et c’est là qu’a commencé mon histoire de rôliste. J’ai ensuite choisi mes études d’histoire en fonction de mon envie d’écrire que j’avais déjà bien chevillée.

 

Comment vous est venue l’idée de votre premier roman, « Manesh » ?

Avant « Manesh » j’ai commencé par écrire des bribes de textes pour d’autres projets (qui sortiront ou pas). Puis au début des années 2000 je me suis mis à élaborer mon univers actuel. La première chose que j’ai écrite est en fait le début de ce qui est aujourd’hui « Dévoreur ». Puis j’ai laissé dormir et je me suis consacré à la création de spectacles médiévaux avec une troupe de reconstitution historique. J’avais pour ça un beau terrain de jeu : les médiévales de la citadelle de Namur. J’avais le droit à deux cents combattants rien que pour moi : des acteurs pros, des metteurs en scène.. Je pouvais rêver mon histoire, créer une bande son, essayer de faire sortir un peu ça de la simple « baston » et raconter des histoires qui parlent de l’acceptation de la vieillesse et de la mort, de l’Orient fabulé au Moyen Age… Cela a pas mal retardé le processus d’écriture de « Manesh » qui a quand même fini par aboutir.

Pour ce premier roman j’avais envie de bien amener les choses, de prendre le temps de les développer pour donner du corps à mon univers. Le roman n’est évidemment pas un « page-turner » mais il est immersif. Les mondes de fantasy, en particulier d’inspiration médiévale, sont très nombreux et l’originalité du mien repose dans son esprit, dans la façon dont y sont traités les mythes, et les récits de vie comme celui de Manesh ou d’autres personnages sont l’occasion d’explorer ce monde.

Manesh

 

Pouvez-vous justement nous parler un peu plus de votre univers ? De quelle manière avez-vous cherché à vous inspirer des mythes antiques ?

La civilisation que je décris dans mon roman a un niveau technologique qui la place plutôt à la fin du Moyen Age, vers les XIVe-XVe siècles, avec notamment le début de l’artillerie à poudre. Il y a même certaines technologies qui sont plus avancées, même si cela ne s’est pas encore trop vu dans le premier tome. En ce qui concerne les mythes par contre, le récit retourne bien aux racines et donc à la période antique. Je me suis posé la question de savoir ce qui est fondamental dans ce genre de récit : qu’est ce qu’un mythe doit avoir ? Le concept d’ancêtres fabuleux est par exemple quelque chose qu’on retrouve dans plusieurs mythologies et j’avais justement celle idée de descendance de géants de lignage noble ou royaux qui remonteraient à des géants solaires et lunaires. Tout cela rappelle évidemment le mythe de la gigantomachie (les dieux abattant les géants) mais aussi le Mahabharata dans lequel on a aussi un combat entre des lignées solaires et lunaires.

 

Pouvez-nous nous présenter un peu les deux personnages clés du roman : Manesh et le Barde ?

Le Barde est un humaniste, c’est un homme qui est très « réel politique » : il est capable de faire éventuellement quelques crasses ou de sacrifier une pièce pour un intérêt supérieur. Mais c’est quelqu’un de malgré tout très humain, qui a de l’empathie, de l’écoute. C’est aussi un gardien de la tradition orale dans un monde ou l’écrit domine et où elle se perpétue en raison de sa supposée pureté. Pour le Barde la parole orale est beaucoup plus fiable (ce qui est très discutable) alors que l’écrit se déforme au fil du temps. Et il est vrai que les textes du Moyen Age se déforment énormément d’un moine copiste à un autre. On pourrait donc effectivement penser que des bardes qui auraient vraiment une discipline de la mémoire pourraient être moins sujet à erreur que des copistes. Le Barde est aussi un diplomate. Pour son personnage je suis en fait parti des fonctions de barde dans le monde celtique qui peut être à la fois gardien du savoir, gardien de la tradition orale mais aussi maître d’école ou encore ambassadeur parce que sa parole est fiable. Tout cela je l’ai mis dans le concept du « vrai-dire » : les paroles que ces hommes rapportent sont considérées comme fiables, c’est une sorte de label apposé sur quelque chose qui est rapporté par oral : un label d’honnêteté de la parole.

Manesh est quant à lui un enfant solaire : il a la chance ou la malchance d’être le fils d’un géant solaire qui a procréé avec une humaine, chose qui lui arrive malheureusement assez souvent. Le pauvre Manesh n’a même pas la consolation d’être unique puisque son paternel n’a pas fauté qu’une seule fois. Le semeur de feu est sans doute assez seul car on sait que sa race n’est plus très représentée et il ne peut pas s’encombrer de ses enfants. Il appartient à une race mourante donc peut-être que la raison pour laquelle il continue de fauter avec des humaines est qu’il cherche à perpétuer son sang à travers les humains à défaut de pouvoir le perpétuer en tant que race à part entière. Ce qui m’a amusé aussi c’est le retournement d’un des poncifs de la fantasy lors de la scène où Manesh parvient enfin à retrouver son père : d’habitude quand un enfant est abandonné par ses parents il y a une compensation : soit ils n’ont pas eu le choix, or ici le géant l’a volontairement abandonné, soit il est l’élu, et là encore il n’est qu’un enfant parmi d’autres. Cela prend le lecteur à contre pied.

De quelle manière avez-vous procédé pour l’écriture de ce premier roman, comment l’avez-vous structuré ?

J’ai d’abord pris une centaine de pages de notes de scénario sur ce qui devait raconter les origines de la guerre civile menant à l’affrontement des lignées solaires et lunaires. Et puis je calais sur certains aspects, notamment sur les personnages que je voulais suivre. J’ai ensuite du m’interrompre plusieurs mois à la naissance de ma fille et j’ai voulu repartir sur quelque chose de neuf pour m’aérer un peu. Je me suis dis que j’allais écrire une nouvelle et je suis parti sur le personnage de Manesh. J’avais alors d’autres idées de nouvelles, d’autres récits de vie possibles, notamment celui de la courtisane qui était au départ un background de jeu de rôle, tout comme Manesh d’ailleurs. A un moment j’ai eu envie de réunir tous ces backgrounds ensemble dans une même histoire et c’est là que j’ai écris la quête au Roi-Diseur qu’on voit dans le premier tome. Il a alors fallu vraiment structurer et c’est là que j’ai commencé mes premiers fichiers de comparaison dans lesquels je pèse les avantages et les inconvénients de diverses hypothèses. Le problème c’est que quand l’imagination travaille elle n’est pas structurée et elle n’a pas envie de l’être. C’est justement pour ça que j’ai besoin de ce type de fichiers, pour bien garder les idées et les arguments en tête même si parfois c’est pour de simples détails : tel chapitre du récit de Manesh doit-il être avant ou après tel autre chapitre ? Comment faire pour que tel élément de mise en place du monde présent dans le récit de Manesh arrive avant tel autre élément qui est dans le récit du Barde… ? Cela a vraiment été un travail très complexe à mener.

 

Parmi les nombreuses qualités de votre roman figure sans aucun doute le soin que vous portez à la langue : comment procédez-vous lorsque vous écrivez ?

En général je travaille chapitre par chapitre. Parfois je vais me faire une petite scène d’avance : une scène que j’ai vraiment envie d’écrire et pour laquelle j’ai déjà quelques répliques. J’essaie malgré tout de rester dans l’ordre le plus possible et je travaille mon chapitre jusqu’à ce qu’il soit à peu près satisfaisant. Parfois des textes sortent très bien d’une seule traite : c’est le cas de pas mal de dialogues ou de scènes d’action. Et puis il y a d’autres passages sur lesquels je suis obligé de repasser plusieurs fois. C’est surtout un travail de ciselage.

 

Que pouvez-vous nous dire concernant l’intrigue du deuxième tome des « Sentiers des astres » qui devrait sortir prochainement ?

Le personnage de la courtisane sera au centre de ce deuxième tome. C’est un personnage très intéressant dont le background est en fait beaucoup plus complexe que celui de Manesh. Elle cumule pas mal de difficultés puisqu’elle est à la fois femme et immigrée dans une société traditionnelle, deux thématiques à côté desquelles je ne voulais pas passer. Elle me servira aussi à la fin de son récit à découvrir vraiment la guerre civile depuis l’intérieur. Ce qui est très chouette avec ces histoires qui reviennent en arrière c’est que ça me donne la possibilité de faire revivre les morts sans les ressusciter. [SPOILER]Je n’en ai par exemple pas fini avec le capitaine Rana puisqu’on sait que c’est lui qui a amené la courtisane à bord : je vais donc forcément devoir le remettre en scène ce qui me fait évidemment très plaisir. [SPOILER]

Il y aura toujours le récit principal mais le rythme ne sera plus le même car on n’est plus en train de dériver tranquillement sur le fleuve : la situation des personnages est plutôt tendue. Il se peut que les cent premières pages soient un peu plus « décoiffantes » (enfin je l’espère) ou du moins beaucoup moins contemplatives. Cela m’a demandé pas mal de travail de documentation car, bien qu’ayant pratiqué la reconstitution historique et le combat médiéval, je n’ai jamais pour autant vraiment approfondi le sujet ou cherché à casser les mythes qu’on véhicule nous-même dans nos compagnies. Je suis par exemple allé voir les gens qui testent les armures pour voir ce qui passe, ce qui ne passe pas, ce qui est possible avec tel équipement et ce qui ne l’est pas. Maintenant que je suis confronté aux combats je voulais le faire sérieusement et là encore m’affranchir d’un certain nombre de clichés et de poncifs. Un combat en armure ce n’est par exemple pas du tout ce qu’on imagine : ça finit bien souvent soit par une lutte pour mettre son adversaire à terre, soit par un coup pour l’assommer et le mettre hors de combat.

 

Vous avez récemment sorti un autre roman situé dans le même univers que « Manesh » (« Dévoreur ») : pouvez-vous nous en parler un peu plus ?

« Dévoreur » est en fait l’histoire d’un dialogue avec un monstre. J’avais l’envie de pouvoir rentrer dans la psychologie d’un monstre classique, un monstre de conte de fée qu’on retrouve aussi d’une certaine manière dans les mythes. Je voulais aussi que ce monstre soit à la base un humain pour que le personnage soit un peu plus dérangeant et que cela créé une sorte de malaise chez le lecteur. Derrière cette histoire se cachent plusieurs thématiques à commencer par le mythe de Cronos qui a pour moi une énorme force d’évocation. Il interroge notamment la paternité. Je m’amuse du fait que « Dévoreur » puisse se lire à trois niveaux : c’est l’astre, c’est le monstre, mais c’est aussi tes gosses qui dévorent ta vie. C’est d’ailleurs un aspect que l’on retrouve dans le discours de Vidal :  » mes enfants me dévoraient alors je les ai dévoré moi ». Au delà de la paternité, l’ouvrage nous interroge aussi sur notre futur car c’est aussi ça le mythe de Cronos : soit tu acceptes de céder la place, de te limiter toi même et de jouer le jeu de la continuité, soit tu prends une attitude égoïste et tu compromets le futur des autres.

Dévoreur

 

Êtes-vous vous-même lecteur régulier de science-fiction, fantasy ou fantastique ? Et si oui, avez-vous un ou des auteurs en particulier à conseiller ?

Le problème c’est que j’ai peu de temps pour lire car le fait d’écrire et d’avoir un boulot à côté ne me laisse pas assez de temps. Je consacre tout mon temps libre à l’écriture, surtout en ce moment puisque je dois justement terminer la suite de « Manesh » et le rendre dans les délais.

 

En espérant que ce petit entretien vous aura donné envie de découvrir les romans de l’auteur…