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Sollicité lors des Étonnants Voyageurs de Saint-Malo 2015, l’écrivain français Christophe Lambert s’est gentiment plié à l’exercice de l’interview écrite durant cet été 2015. Abordons avec lui ses réflexions d’auteur, son attrait pour le genre biographique et son actualité littéraire.


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Le Bibliocosme : Tout d’abord, comment présenteriez-vous l’ensemble de votre œuvre à un non initié ?

Christophe Lambert : Je parlerais de romans d’aventures, de romans à suspense, qu’ils se déroulent dans le passé, le présent ou le futur (ou dans un univers parallèle). Et on reste toujours dans la littérature de genre, avec un petit faible pour la SF.

Étant aujourd’hui reconnu comme auteur de littérature aussi bien jeunesse qu’adulte, savez-vous, dès que vous commencez à écrire un roman, auquel de ces deux publics il s’adressera ?

Je pense d’abord en termes de collection plutôt qu’en termes de tranche d’âge. Par exemple, si j’ai une idée pour un roman d’anticipation, avec des questionnements sociétaux, je vais penser à mon ami Denis Guiot et à sa collection SOON, chez Syros. Les frontières entre les lectorats sont poreuses. Je ne savais pas où allait atterrir un roman comme « Swing à Berlin » : on est à la fois du point de vue des jeunes musiciens (qui ont 18 ou 20 ans) et de leur mentor (qui en a 60) ; fifti-fifti. J’ai d’abord essayé de placer le bébé dans des collections jeunesse (et suis très content qu’il ait atterri chez Millézime, sous la houlette de Charlotte Mériaux) parce c’est surtout là que j’ai fait mon trou ces vingt dernières années, mais je pense que, si mes partenaires habituels m’avaient claqué la porte au nez, j’aurais pu changer mon fusil d’épaule, éditorialement parlant, et aller frapper à la porte des adultes. Mes romans parus en « adulte » sont un peu plus épais et un peu plus violents que leurs cousins « jeunesse » mais il n’y a pas un énorme fossé entre ces deux pans de ma production. Ceci étant dit, je privilégie l’uchronie en « adulte » car il est préférable de connaître déjà un peu le contexte social ou historique du récit pour bien piger les mécanismes du point de divergence menant à un univers alterné.

Beaucoup de vos romans prennent place dans un contexte historique, en quoi cela vous inspire-t-il pour écrire de la science-fiction ou de la fantasy ?

Il s’agit, dans le roman historique, de recréer un monde qui n’existe plus. En SF, on crée un monde qui n’existe pas encore. En fantasy, c’est plutôt un monde qui n’a jamais existé mais, dans tous les cas, on est obligé, en tant qu’auteur, de soigner le réalisme du contexte dramatique (alors que dans un roman contemporain, cet ingrédient coule de source). Donc, du point de vue du processus créatif, ces genres fonctionnent sur des mécanismes voisins. Au cinéma, ce n’est pas étonnant que quelqu’un comme Ridley Scott, qui s’est spécialisé dans la (re)création d’univers, soit aussi à l’aise dans le futur que dans le passé.

Pourquoi cet attrait pour l’uchronie ?

On a tous les avantages du roman historique (notamment la documentation, véritable tremplin pour l’imagination) sans les inconvénients (le carcan de ce qui est communément admis). De plus, ce genre permet d’aborder de manière fraîche et décalée des évènements déjà mille fois traités.

Vos méthodes de travail diffèrent-elles selon le roman que vous écrivez (rythme d’écriture, structure préalable, etc.) ?

Oui, chaque projet est différent. Les genres très axés sur l’enchaînement des péripéties (thriller, etc.) sont plus faciles à développer à partir d’un plan préalable. On peut également s’y frotter en roue libre… si on ne craint pas de jeter tout un pan de l’histoire à la poubelle après avoir exploré une fausse piste. Quand j’écris des romans « chorale », je peux butiner dans le désordre, passer d’un personnage à l’autre, au gré de mon inspiration. C’est très agréable, ça garantit un récit sans cesse « relancé », dramatiquement parlant, et c’est pratique si on écrit à deux mains, car on peut se partager les fils narratifs. Le rythme de rédaction est variable selon la difficulté du projet. Les romans historiques (et même uchroniques) obligent l’auteur à vérifier tout un tas de choses ; bien sûr, ça ralentit la productivité. J’essaye, en moyenne, d’écrire 5 000 signes par jour, que l’inspiration soit là, ou pas.

Dans Le commando des immortels, les aventures vécues par le personnage de Tolkien font souvent référence à des scènes clés du « Seigneur des anneaux » : le combat contre l’araignée Shelob, l’épisode du pont de Khazad-dûm… Pourquoi avoir choisi ces passages en particulier ?

C’est le sujet du livre : depuis la nuit des temps, les récits d’aventure initiatiques reposent une succession de moments clés bien définis. Seuls les oripeaux changent. Le squelette reste le même. Cette théorie a été développée par l’universitaire américain Joseph Campbell, qui s’était lui-même inspiré des travaux de Jung. Les moments que vous citez font partie de ce que Campbell appelle « le ventre de la baleine ». Le héros descend dans un monde inconnu, effrayant (métaphoriquement, il descend en lui-même et explore son inconscient, siège du refoulé), et il va affronter ses peurs les plus profondes matérialisées sous formes de monstres, d’araignées, de chauves-souris, de rats, etc. C’est également une phase où on meurt et ressuscite très souvent (la grotte, le lac souterrain placentaire = le giron maternel)…

Dans Aucun homme n’est une île, vous imaginez ce qu’il serait advenu de Fidel Castro et du Che si le débarquement de la baie des Cochons avait, contre toute attente, réussi. Quelles ont été vos sources de documentation pour écrire ce livre ?

Des biographies pour les trois persos principaux (le Che, Castro, Hemingway) + les mémoires de l’opposant anti-castriste Huber Matos + les entretiens de Castro avec Ignacio Ramonet + les carnets de campagne du Che + divers bouquins sur la guerre froide, la crise des missiles, etc. Sinon, j’ai bien aimé, pour l’ambiance, le côté limite documentaire du diptyque de Steven Soderbergh consacré à Guevara.

Parmi tous vos écrits, y en a-t-il un en particulier pour lequel vous éprouvez davantage de fierté ou dont le message vous tient particulièrement à cœur ?

Difficile à dire. On a toujours tendance à valoriser le dernier né, je dirais… Donc, en ce moment j’ai un petit faible pour Lever de rideau sur Terezin, qui va sortir fin août 2015. Le roman parle des mécanismes de la création (c’est un peu Misery avec des nazis à la place de Kathy Bates) et le cadre historique (un camp de concentration en Tchécoslovaquie) est assez fort, je pense. Sinon, il semblerait que les lecteurs aient été assez marqués par Petit frère ou Swing à Berlin. Chez les adultes, c’est La brèche le plus plébiscité.

Vous mettez très souvent en scène des écrivains renommés, est-ce toujours un moyen de leur rendre hommage ou bien est-ce une façon pour vous de créer une mise en abîme avec votre propre travail d’écrivain ?

Les deux ! Tolkien et Hemingway sont très différents mais je me sens des affinités avec l’un comme l’autre (le côté mélancolique pour Tolkien, le côté épicurien pour Hemingway). J’adore lire des biographies ou des extraits de correspondance. Et j’adore me confronter aux philosophies créatives des uns et des autres.

À part ces grands écrivains, êtes-vous lecteur régulier de science-fiction, fantasy ou fantastique ? Et si oui, avez-vous un ou des auteurs en particulier à conseiller ?

Je lis mes petits camarades français (l’écurie « jeunesse » Denis Guiot, pour faire court). Sinon, j’ai des goûts très grand public : Herbert, Dick, Simmons, Brussolo… Dans la jeune génération qui monte, j’aime bien Stéphane Tamaillon, Nadia Coste ou Camille Brissot…

Le fait d’avoir glané certaines récompenses d’envergure pour « Aucun homme n’est une île » fait-il peser une certaine pression sur vos prochaines publications ?

Non.

Enfin, quels sont vos projets d’écriture actuels ?

Je termine l’adaptation en roman du premier long métrage DOFUS qui sortira début 2016. Et je réfléchis à une histoire mettant en scène Ian Fleming, le créateur de James Bond. Cela complèterait mon diptyque Tolkien-Hemingway pour former une trilogie uchronique.

Rendez-vous donc dans votre librairie la plus proche pour découvrir à partir d’aujourd’hui, Lever de rideau sur Terezin, le nouveau roman de Christophe Lambert, avant de le retrouver sur les habituels salons et festivals de la rentrée littéraire !