Confidences à Allah

Titre : Confidences à Allah
Scénariste : Eddy Simon
Dessinateur : Marie Avril
Éditeur : Futuropolis
Date de publication : 2015 (juin)

Synopsis : Jbara vit les montagnes du Maghreb, entre ses parents, ses cinq frères et soeurs, et ses brebis. Elle rêve d’ailleurs, d’une modernité qui lui paraît inaccessible. Ignorant et violent, son père la ramène constamment à sa condition de femme, et donc de soumission. Pour tromper son ennui, Jbara couche avec les bergers de passage en échange de quelques friandises. Mais un jour, elle se retrouve enceinte. Elle est alors bannie du village et contrainte d’aller s’installer en ville. Pragmatique et désabusée, elle tente de s’en sortir et raconte sa vie : la misère, la prostitution, la prison, le mépris dans le regard des autres, ces hommes qui ne voient en elle qu’un objet sexuel… Dans ce monde qui ne veut pas d’elle, elle parle à Allah, son seul confident.

Note 4.0

Je me doute que tu n’aimes pas tout ce que je fais, que tu ne cautionnes pas et c’est normal ! Mais quand même, j’ai une question. Si j’étais née dans une famille bien, dans une ville bien, avec une éducation bien, j’aurais forcément été une fille bien, Allah. Je me serais mariée avec un homme bien et j’aurais fait des enfants bien. Mais c’est pas comme ça que ça s’est passé au départ. Tu avoueras que je suis parties avec vachement plus d’emmerdes ! Comment tu vas faire pour me juger ?

 

Après le théâtre c’est au tour de la bande dessinée de proposer son adaptation du roman de Saphia Azzeddine qui nous relate dans « Confidences à Allah » le destin de la belle Jbara. Née dans un petit village miséreux et presque totalement coupé du monde, la jeune bergère âgée de seize ans se désespère de son quotidien et de ses perspectives d’avenir limitées. Un désespoir dont elle parle régulièrement à Allah à l’occasion de monologues crus mais néanmoins touchants lors desquels la jeune fille n’hésite pas à entretenir son Dieu des détails les plus intimes de son existence : « Pardon Allah de te parler aussi crûment, mais comme tu entends tout ce qu’on pense au profond de nous, ce n’est pas un mot déplacé ou deux qui vont t’offusquer, n’est-ce pas ? ». Le dégoût que lui inspire son père et les religieux du coin, ses expériences sexuelles, son goût pour le luxe, ses envies de liberté…, autant de sujets que Jbara aborde sans aucun tabou, confiante dans l’amour de son Dieu, quand bien même elle avoue avoir pleinement conscience que certaines de ses décisions risque de le décevoir. Car en dépit de ses croyances et de sa stricte éducation, la jeune fille n’entend pas se laisser enfermer par les carcans définis par la religion et la société. L’héroïne de Saphia Azzedine est bouleversante d’humanité et de sincérité et on s’attache sans mal à cette magnifique jeune femme au tempérament déterminé et volontiers joyeux qui évoluera au fil du récit d’une confiante et touchante naïveté à un nécessaire pragmatisme qui se transformera en une forme de cynisme résigné.

Confidences à Allah planche 1

Il faut dire que Jabara accumule les coups durs, notamment à cause des convoitises qu’elles ne manquent pas d’attiser chez les hommes. Que ce soit pour payer son loyer, se nourrir, garder son travail, voire seulement pour continuer à recevoir les petites friandises dont elle raffole, l’héroïne comprend vite qu’il lui faudra abandonner son corps. Ce qui n’est d’abord qu’une question de survie va peu à peu se transformer en ce qu’elle considère comme une formidable occasion de pouvoir s’élever au dessus de sa « condition ». Si les hommes sont prêts à payer pour son corps, pourquoi, après tout, ne pas en profiter pour avoir accès à tout ce dont elle a été privé la majeure partie de sa vie ? Les scènes de sexe sont ainsi très nombreuses et, si elles font bien souvent naître une certaine mélancolie chez Jbara, celle-ci se garde toutefois de s’apitoyer sur son sort. Les dessins de Marie Avril ne sont pour leur part jamais voyeurs ou gênants pour le lecteur qui ne manquera pas, comme la plupart des personnages, de rester admiratif devant la beauté qui se dégage de l’héroïne. Outre la qualité des graphismes, l’ouvrage séduit aussi et surtout par l’originalité et le culot avec lesquels sont abordés des sujets pourtant peu évidents à traiter. A l’heure où des fanatiques n’hésitent pas à tuer et détruire au nom d’Allah, on découvre notamment par les yeux de Jbara un Dieu tolérant, bienveillant et aimant, à mille lieues de l’image que beaucoup s’en font aujourd’hui. La question du statut de la femme est également au cœur de l’ouvrage même si l’histoire de la jeune fille ne laisse cette fois guère de place à l’optimisme.

Confidences à Allah planche 2

Marie Avril et Eddy Simon signent avec cette adaptation du texte de Saphia Azzedine un très bel ouvrage mettant en scène une héroïne décomplexée cherchant par tous les moyens à s’émanciper et qui tirera l’essentiel de sa force de son amour pour Allah. Une histoire difficile mais touchante et finalement porteuse d’espoir. A découvrir.