Collines noires

Titre : Collines noires (Black Hills)
Auteur : Dan Simmons
Éditeur : Robert Laffont / Pocket
Date de publication : 2013 / 2014

Synopsis : Indien lakota, Paha Sapa alias « Collines noires » possède un don remarquable : il lui suffit de toucher un être humain pour pénétrer sa conscience et lire dans son passé comme dans son avenir. C’est en 1876, lors de la bataille de Little Big Horn, qui oppose une coalition de tribus indiennes aux tuniques bleues du général Custer, que le jeune Indien alors âgé de onze ans découvre ses pouvoirs visionnaires et divinatoires. Entré fugitivement en contact avec Custer, Collines noires est aussitôt envahi par les pensées du chef de guerre américain, tombé au champ d’honneur. Il va devoir désormais cohabiter avec cet esprit étranger qui loge en lui. Les Collines noires, c’est également le nom que les Blancs ont donné au territoire sacré des Indiens, dans le Dakota du Sud. Un lieu ou, dans les années 1930, ils ont décidé d’édifier une oeuvre monumentale à la gloire des Pères fondateurs de la nation américaine : les quatre célèbres statues sculptées sur le mont Rushmore, au coeur même de ce sanctuaire. C’est là que, devenu vieux, Collines noires travaille en tant que dynamiteur – caressant le rêve fou de réduire un jour en poussière ces symboles infamants de la suprématie autoproclamée de l’Homme blanc.

Note 4.5
 
Coup de coeur

Les quelques paroles qu’il murmure alors ne s’adressent pas aux ossements ni aux souvenirs enterrés sur ce champ de bataille, sur cette colline du Montana, mais aux êtres qu’il a aimés, qu’il a combattus, avec lesquels il a vécu et travaillé, à ceux qui ont été proches de lui et qu’il a vus partir, à ceux qu’il a perdus à jamais et retrouvés ailleurs, dans des lieux sacrés, qui ne sont pas proches d’ici et qui, en même temps, n’en sont pas très éloignés. Toksha ake čante ista wacinyanktin ktelo. Mitakuye oyasin ! Je vous reverrai avec l’œil de mon cœur. Qu’il en soit ainsi. Tous les miens – chacun d’entre nous !

 

Territoire considéré comme sacré par les Amérindiens, les Black Hills sont aujourd’hui encore réputées pour abriter les célèbres sculptures du mont Rushmore représentants les quatre présidents américains que sont Georges Washigton, Thomas Jefferson, Théodore Roosvelt et Abraham Lincoln. Mais « Collines noires » (« Paha Sapa » en lakota), c’est également le nom d’un vieil indien âgé en 1936 de plus de soixante-dix ans et travaillant sur le chantier en tant que dynamiteur. Or, Paha Sapa a juré de venger l’affront fait à son peuple par les « Wasichu » (hommes blancs), responsables de l’écrasement de la culture indienne, de la disparition de ses représentants et surtout de la profanation de ses lieux sacrés. Parallèlement aux préparations du vieil homme œuvrant afin de mettre son plan à exécution, c’est progressivement toute la vie du personnage qui défile sous les yeux du lecteur qui ne pourra que s’émouvoir du tragique destin de Paha Sapa et, au-delà, de l’ensemble de sa civilisation. Car Dan Simmons profite évidemment de l’histoire de son héros pour revenir sur la plupart des épisodes clés de la Conquête de l’Ouest et du conflit entre les Blancs et les Amérindiens à la fin du XIXe siècle : la bataille de Little Big Horn opposant le 7e régiment de cavalerie mené par le général Custer à une coalition de Cheyennes et de Sioux ; les massacres perpétrés par l’armée américaine et la spoliation des territoires indiens ; la mort des grands leaders que furent Sitting Bull ou encore Crazy Horse… Difficile de rester de marbre à l’évocation de tous ces événements qui, en l’espace de seulement quelques décennies, aboutiront à la disparition de toute une civilisation.

Si certains pourront être gênés par les trop nombreuses digressions de l’auteur ou sa tendance à accumuler les anecdotes ou les détails sans rapport directs avec l’histoire de son personnage, j’ai pour ma part été particulièrement sensible au travail de reconstitution effectué par Dan Simmons, sans à aucun moment me lasser de ses précisions sur tel lieu, tel personnage ou tel élément de la culture indienne. Une culture dans laquelle le lecteur se laisse, après une nécessaire phase d’adaptation, complètement immerger. L’une des plus grandes qualité du roman réside en effet dans le travail de documentation de l’auteur qui redonne vie ici à une civilisation complexe et foisonnante mais souvent méconnue, avec ses rituels, ses légendes, ses croyances et évidement son vocabulaire (petit bémol à ce sujet en ce qui concerne la traduction qui renvoie trop souvent à l’index situé en fin de volume alors même que la traduction de la plupart des termes lakota est explicitée dans le corps même du texte). Dan Simmons a cependant l’intelligence de se garder de toute vision manichéiste et, si notre sensibilité nous pousse évidemment à embrasser la cause du personnage et à s’indigner de l’injustice avec laquelle son peuple fut traité, l’auteur ne tombe jamais dans la caricature du « bon sauvage » luttant courageusement contre le méchant et avide Blanc. Une subtilité en partie due à la place accordée dans le récit au personnage du général Custer, tué lors de la bataille de Little Big Horn mais dont l’esprit est parvenu à pénétrer celui du très jeune Paha Sapa qui devra supporter toute son existence la présence de ce « fantôme » wasichu, symbole de la ruine et de la mort de son peuple mais que l’on découvre sous un jour totalement nouveau.

 

Dan Simmons signe avec « Collines noires » un magnifique hommage à la civilisation amérindienne grâce à un travail de recherche et de reconstitution historique particulièrement soigné. C’est avec beaucoup d’émotion que l’on quitte le personnage de Paha Sapa, cet Indien que l’on aura suivit de son enfance à ses dernières années et avec lequel on aura partagé joies et peines, pertes et retrouvailles. Une lecture poignante dont on ne ressort pas indemne.