Le sentiment du fer

Titre : Le sentiment du fer
Auteur : Jean-Philippe Jaworski
Nouvelles : Le sentiment du fer ; L’elfe et les égorgeurs ; Profanation ; Désolation ; La troisième hypostase
Éditeur : Les Moutons Électriques (Hélios)
Date de publication : 2015

Synopsis : « J’ai quand même un ragot à vous servir, et du lourd ! Figurez-vous que ce n’est point avec moi que les elfes ont commencé à grenouiller dans les affaires de l’État. Bien loin de là ! Il y a deux bons siècles, déjà, au moment de l’Émancipation de Ciudalia, ils nous ont joué un tour à leur façon. Et les marles en tâtent tellement pour la barabille que l’un d’entre eux, sans même pointer son joli minois dans notre belle cité, nous a tous jetés dans une sacrée flanche ! Jugez-en par vous-même. » En cinq nouvelles comme autant d’étapes dans l’histoire cruelle et tumultueuse du Vieux Royaume, le monde créé par Jean-Philippe Jaworski dans Janua Vera et Gagner la guerre — déjà des classiques de la fantasy.

Note 4.5

Dans la forêt merveilleuse il demeura insensible à toutes les séductions : il n’eut pas un regard pour les richesses dans les tertres entrouverts, pour les nymphes tordant leur chevelure au-dessus des étangs, pour le mirage entr’aperçu des fontaines de jouvence. Même les périls qui hantaient les sous-bois glissaient sur son insignifiance avec une désespérante constance. Derrière lui en revanche, la contrée était frappée de folie. Les meutes seigneuriales traquaient les lycanthropes jusqu’à tomber dans de féroces embuscades, les chevaliers errants se jetaient des défis et s’entretuaient sur des ponts ensanglantés; les fées relevaient les princes pourris au fond des vieux tumulus et lançaient leurs armées mortes à l’assaut des cours d’amour. Les arbres ployaient sous les pendus, le croassement des corbeaux supplantait le chant des passereaux, des fumées noires dérivaient sur l’horizon… La guerre était arrivée jusque dans le pays secret de Lusinga. (La troisième hypostase)

 

Alors que le second volume de la série celtique de Jean-Philippe Jaworski (« Chasse royale ») vient tout juste de paraître, un autre ouvrage inédit de l’auteur est depuis peu disponible en librairie. Intitulé « Le sentiment du fer », l’ouvrage en question compile les différentes nouvelles écrites depuis « Janua Vera » et se déroulant dans l’univers du Vieux Royaume, celles-ci n’ayant jusqu’à présent été publiées que dans diverses anthologies, notamment celles du festival des Imaginales d’Epinal. Un ouvrage que j’attendais avec impatience, quant bien même la quasi-totalité des textes ne m’étaient pas inconnus. Or, si la qualité est sans surprise au rendez-vous en ce qui concerne les nouvelles de Jaworski, c’est cependant loin d’être le cas de l’objet-livre lui-même qui ne peut s’empêcher de décevoir. Absence de sommaire et des références concernant les précédentes parutions des nouvelles, espace rentabilisé au maximum, erreurs sur la quatrième de couverture…, bref tout laisse penser à une édition bâclée, et ce alors même qu’on était en droit de s’attendre à un résultat particulièrement soigné, non seulement en raison de la renommé de l’auteur mais surtout de la longue période qui s’est écoulée entre la publication de l’ouvrage et l’annonce de ce projet par la maison d’édition. J’ai également été assez déçue de ne pas voir figurer au sommaire du recueil la nouvelle « Montefellone », initialement publiée en 2009 dans l’anthologie « Rois et capitaines » et dans laquelle l’auteur mettait brillamment en lumière l’absurdité de la guerre et l’ingratitude des puissants.

Le talent de Jaworski ne tarde fort heureusement pas à vite nous faire oublier ces petits désagréments et c’est donc avec un plaisir intact que l’on renoue avec l’univers du Vieux Royaume et ses différentes contrées, de la République de Ciudalia au Royaume de Léomance en passant par le royaume de Kahad Burg ou encore le port franc de Llewynedd. Le choix des protagonistes est tout aussi varié puisque nous avons tour à tour affaire à des nains, des hors-la-loi, une magicienne ou encore des elfes. Dans « Le sentiment du fer », le héros n’est autre qu’un voleur chargé de récupérer un mystérieux livre ce qui permet à l’auteur de laisser libre court à son talent pour l’argot et les répliques pleines de gouaille. Dans « L’elfe et les égorgeurs », on retrouve le personnage de l’elfe Annoeth, déjà mis en scène dans « Gagner la guerre » ainsi que la nouvelle « Le conte de Suzelle » et apparemment toujours aussi insouciant. L’auteur nous invite ensuite à découvrir l’envers des champs de bataille puisque la nouvelle « Profanation » met cette fois en scène un détrousseur de cadavres jugé pour ses crimes par les glaçants prêtres du Desséché. Changement de décor avec « Désolation », un texte qui nous fait basculer dans une fantasy que l’on pourrait qualifier de plus classique (références à Tolkien, présence de nains et de gnomes, expédition vers une cité oubliée…) mais Jaworski parvient encore une fois à nous surprendre avec un final aussi inattendu que réussi. Le recueil se clôt avec « La troisième hypostase », une nouvelle pleine de poésie dans laquelle la magie occupe cette fois une place centrale.

 

Un recueil décevant sur la forme mais de grande qualité sur le fond. C’est un véritable plaisir de renouer avec l’univers de « Gagner la guerre » et « Janua Vera » ainsi qu’avec la plume de Jaworski, aussi à l’aise dans sa maîtrise de l’argot des voleurs que dans celle de la poésie des elfes. Espérons que l’auteur nous réservera prochainement d’autres voyages dans son Vieux Royaume !

Autres critiques : Alias ; Cédric (Reflets de mes lectures) ; Gromovar (Quoi de neuf sur ma pile ?) ; Jean-Philippe Brun (L’ours inculte) ; Lhotseshar (Au pays des cave trolls) ; Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres) ; Matthieu Roger (Les lectures d’Arès) ; Philémont (La Bibliothèque de Philémont) ; Xapur (Les lectures de Xapur)