Les veilleurs

Titre : Les veilleurs
Auteur : Connie Willis
Nouvelles : Une lettre des Cleary ; Au Rialto ; Morts sur le Nil ; Les veilleurs du feu ; Infiltration ; Même sa Majesté ; Les vents de Marble Arch ; Tous assis par terre ; Le dernier des Winnebago
Éditeur : J’ai lu (Nouveaux Millénaires)
Date de publication : 2015 (avril)

Synopsis : Propulsé en 1940 à Londres par le professeur Dunworthy sans la moindre préparation, John Bartholomew intègre la brigade des veilleurs du feu, ces héros qui ont sauvé la cathédrale Saint-Paul des bombes allemandes… À cette époque, de nombreux Londoniens se réfugiaient dans le métro, dont plusieurs stations portent aujourd’hui encore de bien curieux stigmates… Et tandis que d’autres vont chercher la mort beaucoup plus loin, sur les rives antiques du Nil, certains accueillent en eux la présence des dieux à têtes d’animaux pour en faire un commerce fort lucratif… Voici quelques-uns des thèmes abordés dans ces neuf nouvelles et courts récits primés – parmi lesquels « Les veilleurs du feu », préquelle au roman Black-Out et au cycle temporel –, qui donnent à voir un aperçu complet des talents de conteuse de Connie Willis.

Note 4.5

Coup de coeur

J’ai trouvé dans les livres ce que je cherchais, ce dont j’avais besoin, ce que je voulais, ce que j’aimais quand je n’avais plus rien d’autre à quoi m’accrocher. Les bibliothèques publiques m’ont sauvé la vie. Et elles m’ont appris la plus belle, la plus importante des leçons : « On a toujours tendance à croire que sa douleur, son chagrin, n’ont pas de précédent dans toute l’histoire du monde, a dit James Baldwin. Et puis on ouvre un bouquin. C’est grâce aux livres que j’ai compris une chose : ce qui me faisait souffrir le plus était précisément ce qui me rattachait à mes congénères, vivants ou disparus. » (Discours de l’invitée d’honneur Connie Willis à la Convention mondiale de science-fiction 2006)

 

Datant d’il y a seulement quelques mois, ma découverte des romans de Connie Willis m’apparaît aujourd’hui comme l’une des plus belles expériences de lecture qu’il m’ait été donnée de vivre. Le problème, c’est qu’après avoir littéralement dévorée chacun des volumes de sa série mettant en scène des historiens capables de voyager dans le temps (« Le grand livre », « Sans parler du chien » et le diptyque « Blitz »), je n’avais plus rien à me mettre sous la dent…

Les éditions « J’ai lu » sont fort heureusement venues à mon secours puisqu’on leur doit depuis peu la publication des « Veilleurs », un recueil constitué de certaines des plus célèbres nouvelles de cette grande dame de la science-fiction. Mais l’auteur se montre-t-elle aussi douée pour les histoires courtes que pour les grandes fresques historiques ? Incontestablement oui et chacune des neuf nouvelles présentes au sommaire est là pour le prouver. Au programme : des tombeaux égyptiens, Hollywood et ses charlatans, Londres à l’heure du Blitz, mais aussi des extraterrestres pacifistes au regard perturbant, des vents étranges soufflant dans les couloirs du métro, sans oublier une Amérique futuriste où les femmes ont réussi à se débarrasser de leurs règles ou bien dans laquelle les chiens ont totalement disparu. Tentant, non ? Chaque nouvelle est suivie de commentaires dans lesquels l’auteur nous en dit un peu plus sur la rédaction de ses différents textes : le contexte dans lequel ils ont été rédigés, la façon dont elle en a eu l’idée, le message qu’elle voulait faire passer… On trouve également à la fin de l’ouvrage la retranscription de trois discours récemment prononcés par Connie Willis à l’occasion de différentes remises de prix. « Je me suis encore retrouvée à sourire, les larmes aux yeux, chaque fois que je finissais d’en lire un », nous explique l’éditrice qui a choisi de les publier. Et c’est effectivement ce qui se passe tant l’amour que l’auteur porte aux livres, à leurs personnages et à leurs auteurs ne manquera pas de résonner chez tous les passionnés de littérature.

On retrouve évidemment dans les nouvelles qui peuplent ce recueil quelques unes des thématiques chères à l’auteur, à commencer par la période du Blitz, déjà mise en scène dans les deux tomes d’un diptyque consacré à cette période : « Black out » et « All clear ». La nouvelle « Les veilleurs du feu » s’inscrit d’ailleurs dans le même univers que ces romans puisqu’on y a à nouveau affaire à un historien envoyé dans le temps pour en apprendre davantage sur ces volontaires chargés de protéger chaque nuit la cathédrale Saint Paul des bombes envoyées par les Allemands. Un texte minutieusement documenté et redoutablement immersif. Il est aussi question du Blitz dans « Les vents de Marble Arch », nouvelle poignante dans laquelle un homme en visite à Londres se trouve à plusieurs reprises frappé dans les couloirs du métro par des vents violents, porteurs d’odeurs et d’impressions atroces. Et si ces vents n’étaient justement que des échos de la Seconde Guerre mondiale et portaient le désespoir et la terreur des Londoniens réfugiés dans les stations de métro ayant été touchées par les bombardements ? On retrouve cette même ambiance un peu oppressante dans « Morts sur le Nil » où Connie Willis fait appel à l’un de ses auteurs fétiches, Agatha Christie. Avec la nouvelle « Infiltration », c’est à H. L. Mencken que l’auteur rend cette fois hommage tout en proposant une critique acerbe de la crédulité des membres du show-business, si aisément escroqués par tous ces voyants, canalisateurs ou autres charlatans qui pullulent dans leur sillage.

Autre thème cher à l’auteur abordé dans le recueil : la disparition d’un monde. Dans « Une lettre des Cleary » Connie Willis met ainsi en scène le quotidien d’une famille vivant complètement isolée pour des raisons assez floues. Du moins jusqu’à ce que l’arrivée d’un courrier inattendu ne nous fasse réaliser ce dont il est réellement question. Une nouvelle habillement tournée et teintée de nostalgie. Il en va de même de celle chargée de clore le recueil, « Le dernier des Winnebago », dans laquelle on découvre un monde où les chiens ont totalement disparu, victimes d’une redoutable épidémie. Certains textes sont fort heureusement là pour donner un peu plus de légèreté au recueil, à commencer par « Même sa Majesté », une nouvelle hilarante dans laquelle l’auteur se moque gentiment de la théorie apparemment en vogue selon laquelle les règles seraient vécues aussi mal par les femmes à cause de notre société patriarcale qui nous pousserait à les considérer comme une malédiction alors qu’on devrait plutôt les accueillir avec joie. Enfin, « Tous assis par terre » aborde de façon singulière la question de la présence sur terre d’extraterrestres et surtout celle de la façon dont il conviendrait d’entrer en contact avec eux… Et si la réponse se trouvait dans les chants de Noëls… ? Un texte amusant mais porteur d’un noble message.

 

Un recueil idéal pour découvrir Connie Willis qui signent avec ces neuf nouvelles des textes tour à tour comiques, tragiques, angoissants ou perturbants mais qui sonnent toujours justes et vrais, quand bien même le propos concernerait des extraterrestres, des voyages temporels ou encore des revenants. Mais n’est-ce pas justement à cela qu’on reconnaît un grand auteur ? Alors un seul conseil si vous n’avez encore rien lu de Connie Willis : courrez-y, vite !

Autres critiques : Alaric (Mythologica)