Poupée aux yeux morts

Titre : Poupée aux yeux morts
Auteur : Roland C. Wagner
Éditeur : Les Moutons électriques (La Bibliothèque voltaïque) (fiche officielle)
Date de publication : 4 novembre 2013 (intégrale de la trilogie originale)

Synopsis : Le temps est censé passer moins vite à bord des nefs voyageant à une vitesse proche de celle de la lumière. Pourtant, Kerl n’est plus qu’un vieillard à son retour de la planète Dzêta Bootis, tandis que Sue, demeurée sur Terre, n’a pas pris une ride en cinquante ans.
Ce paradoxe n’est que le premier d’une longue série d’événements en contradiction avec la théorie de la Rationalité. Qui est le fouinain, cet oracle extraterrestre improbable que l’on dirait tout droit sorti d’un dessin animé ? Pourquoi l’austère Merteuil Filvini poursuit Kerl de son impitoyable vindicte ? Que sont devenus les Programmeurs sauvages qui écumaient les supérettes durant la cruelle Ère néopure ?
À l’occasion du dixième anniversaire des Moutons électriques, un écrin de choix pour cette trilogie indisponible depuis trop longtemps en librairie, l’un des chef-d’œuvre du regretté Roland C. Wagner — un des auteurs les plus doués de sa génération.
Préface de Michel Pagel. Postface de l’auteur. Texte révisé par l’auteur (en 2008), édition définitive.

Note 4.0

Que restera-t-il de l’époque actuelle dans cinquante lustres, sinon une image déformée par l’alliance de l’oubli et de la nostalgie ?

Honnêtement, je n’étais pas prêt. Pas prêt à la complexité qu’offrent l’écriture et l’imaginaire de Roland C. Wagner. Pas prêt non plus à subir une telle loufoquerie sérieuse et maîtrisée. Pas prêt, enfin, à suivre les pérégrinations d’un vieillard à la recherche d’un amour de jeunesse dans un monde qui part totalement en vrille.

Au fond, la force de Roland C. Wagner était sûrement de frapper fort et de frapper bien. Dans ce récit de science-fiction à la fois lointaine (en temps) et proche (dans sa dimension sociale) de notre monde, nous suivons Kerl de retour d’un voyage galactique qui n’a pas empêché son vieillissement comme prévu. Du coup, au lieu de revenir en fringant jeune homme, il est de retour sous l’apparence d’un homme vieillissant. Comble supplémentaire et surtout pas le dernier, Sue, sa chère et tendre a, elle, subi une altération du corps et de la personnalité, puisqu’elle se retrouve en prostituée servile sans âme mais dans un corps qui n’a pas bougé d’un poil. La quête de son amour perdu va ainsi constituer l’intrigue principale à laquelle vont se greffer quantité de récits secondaires mais imbriqués.

Il est évident que les personnages choisis par Roland C. Wagner sont très forts dès le départ, mais leur progression, leur façon d’être travaillés par le récit, tout cela leur confère une dimension plus dense et plus attractive à la fois. L’amour impossible et constamment en fuite en avant de Kerl et Sue tient parfaitement la distance, mais est valorisé par l’entremise de nombreux personnages secondaires, notamment le fouinain dont les oracles mystiques sont aussi clairs que du pétrole. Et que dire de ces Salvoïdes, clones un peu dégénérés d’un comique spécialisé dans les jeux de mots, qui font le contrepied parfait à la philosophie Néopure qui domine l’univers de Poupée aux yeux morts et qui nous guette bien trop souvent.

À l’aide d’un sens aigu du mot complexe et du concept bien utilisé, l’auteur réussit à la fois à aborder de nombreux pans dites « classiques » de la science-fiction, tels le voyage dans le temps ou les transports galactiques, et à glisser vers la science-fiction sociale qui caractérise l’écriture française au tournant de l’année 2000, puisque Yal Ayerdhal, Jean-Marc Ligny et, dans une moindre mesure, Laurent Genefort font également preuve d’un sens social dans leurs œuvres respectives, en mettant l’humain en tant qu’acteur de sa société au centre de leurs différents récits. Dans cette optique, le lecteur pourra facilement déceler une vive critique de la religion de la part de l’auteur, dans le sens entendu d’une manipulation des masses pour une entreprise souvent bassement matérielle. Ajoutez à cela un monde en déliquescence décrit de telle manière qu’il colle parfaitement au nôtre sans jamais y être confondu, et vous aurez une œuvre majeure de la science-fiction française récente.

Roland C. Wagner, dont il faudra évidemment que j’attaque le volumineux et multi-primé Rêves de gloire un jour, a tout ce qu’il faut dans son écriture : de l’imaginaire foisonnant et loufoque au sein d’une intrigue toujours tortueuse mais jamais dénuée de sens actuel.

Autres critiques : BlackWolf (Blog O Livre) et Claude Ecken (Laboratoire nexialiste de psychohistoire littéraire)