Le grand amant

Titre : La grand amant
Auteur : Dan Simmons
Éditeur : Hélios (ActuSF)
Date de publication : 2014 (décembre)
Récompenses : Grand Prix de l’imaginaire 1996 (catégorie nouvelle)

Synopsis : « Il est presque temps de parler de la Dame. J’ai hésité à le faire parce que, si quelqu’un trouvait mon journal et le lisait, il penserait que je suis fou. Je ne suis pas fou. » Juillet 1916, bataille de la Somme. James Edwin Rooke, jeune officier et poète, consigne les horreurs de la guerre dans son journal. Les camarades morts pour gagner quelques centimètres de terrain. Les conditions effroyables dans les tranchées. Les ordres absurdes… Mais, blessé au fond d’un trou d’obus, il a également aperçu de la beauté sous les formes d’une femme superbe. Un parfum de violette, une robe diaphane, de longs cheveux blonds… Qui est-elle ? Que fait-elle sur le champ de bataille ? Serait-ce l’Ange de la Mort, venu le réclamer ?

Note 4.0

Tout l’après-midi, les restes décimés de la 55e et des troupes de soutien ont traversé nos tranchées les uns après les autres, à la recherche de leurs officiers ou des postes de premier secours. Nous avons fait de notre mieux pour les aider. Nous, ceux de la 1re Rifle Brigade, nous nous attendions à être jetés demain dans ce hachoir à viande, mais le bruit court que des bataillons de réserve ont été choisis pour le sacrifice. C’est terrible de se sentir soulagé parce qu’un autre homme va mourir.

 

Parmi les batailles les plus sanglantes de la Première Guerre mondiale, l’épisode de la Somme est sans doute l’un des plus tristement célèbre puisque, après plus de cinq mois de lutte et à peine quelques mètres de terrain gagné, le total des pertes est estimé à près de 1 060 000 de morts. Un carnage dans lequel se retrouve pris le jeune James Edwin Rooke, personnage fictif mis en scène par Dan Simmons dans ce roman qui nous plonge sans pitié dans l’enfer des tranchées. Si vous avez l’estomac fragile, accrochez-vous, car l’auteur n’hésite pas à s’attarder sur les détails les plus atroces, des corps rongés par les rats ou les chats à la vermine grouillant sur les uniformes et dans les draps des soldats, en passant par les blessures les plus terribles et les morts les plus odieuses. Si la lecture se fait souvent insoutenable, on ne peut pourtant s’empêcher de poursuivre, attirés par une sorte de fascination morbide mais aussi et surtout atterrés de savoir que toutes les horreurs dépeintes ne sont malheureusement pas le fruit de l’imagination fertile d’un auteur mais bel et bien le reflet de la souffrance vécue il y a près de cent ans par ceux qui nous ont précédés. Certaines situations en deviennent presque comiques tellement elle paraissent surréalistes, à l’image de ces deux hommes s’empalant chacun sur la baillonette de l’autre et tentant de la retirer dans un mimétisme grotesque.

Outre le remarquable travail de reconstitution effectué par l’auteur, ce qui fait la force du livre tient surtout en la capacité de Dan Simmons à nous faire partager l’état d’esprit qui devait être celui de ces soldats condamnés à participer à des assauts meurtriers et à l’efficacité douteuse. Par le biais de son journal, le protagoniste du roman expose toutes les émotions par lesquelles il sera passé au cours de ces longs mois : la résignation, l’indignation, l’abattement, l’euphorie, et surtout la peur, omniprésente, qui ne lui laisse un instant de répit que lorsque « sa Dame » lui rend visite. Une petite touche de fantastique qui permet au personnage comme au lecteur de reprendre son souffle et de s’échapper, pour quelques minutes, de l’enfer de la guerre. A travers son roman, Dan Simmons rend également un vibrant hommage à tous ces poètes anglais, déjà réputés ou encore simplement prometteurs, qui participèrent au conflit et qui n’endentèrent rien cacher dans leurs écrits de la folie des offensives lancées ni de leur amertume face à l’immense gâchis qui en résulta. Le récit est ainsi parsemé d’extraits des poèmes les plus poignants de l’époque, qu’il s’agisse de ceux de Siegfried Sassoon, de Rupert Brooke ou encore de Wilfred Owen, autant de poètes irrémédiablement marqués par cette guerre au cours de laquelle beaucoup d’entre eux laisseront la vie.

 

« Le grand amant » est donc un roman court mais intense qui dépeint avec un réalisme effrayant l’horreur vécue par les soldats de tout bord dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Un extrait, pour terminer, d’un poème de l’un de ces talentueux poètes anglais, Charles Sorley, tué en 1915 à l’âge de seulement vingt ans :

« En avant marche, les gars, gauche, droite
Jusqu’aux portes de l’enfer, avec une chanson.
Semez votre bonheur pour des moissons terrestres
Bien qu’endormis, soyez dans l’allégresse.
Jonchez de vos joies le lit de la terre,
Réjouissez-vous, car vous êtes morts. »

Autres critiques : Didi (Les Curiosités de Didi) ; Gromovar (Quoi de Neuf sur ma Pile ?)