Le grand livre

Titre : Le grand livre
Auteur : Connie Willis
Éditeur : J’ai Lu
Date de publication : 1994
Récompenses : Prix Nebula 1992. Prix Hugo 1993. Prix Locus 1993.

Synopsis : Quoi de plus naturel, au XXIe siècle, que d’utiliser des transmetteurs temporels pour envoyer des historiens vérifier sur place l’idée qu’ils se font du passé ? Kivrin Engle, elle, a choisi l’an 1320, afin d’étudier les mœurs de cette époque fascinante qu’aucun de ses contemporains n’a encore visitée : le Moyen Age. Le grand jour est arrivé, tous sont venus assister au départ : Gilchrist, le directeur d’études de Kivrin ; l’archéologue Lupe Montoya, le docteur Ahrens ; sans oublier ce bon professeur Dunworthy, qui la trouve trop inexpérimentée pour se lancer dans pareille aventure et qui s’inquiète tant pour elle. Ses craintes sont ridicules, Gilchrist a tout prévu ! Tout, mais pas le pire…

Note 4.5

Et, de crainte que les hommes oublient ce dont ils doivent se souvenir, moi qui ai vu tant de souffrances et le monde entier sous l’emprise du Malin, moi qui étais parmi les morts et attendais le trépas, j’ai voulu porter témoignage. Et, de crainte que les morts disparaissent avec moi, je les confie au parchemin.

 

Obtenir pour un seul et même roman trois prix parmi les plus prestigieux consacrés aux littératures de l’imaginaire (Hugo, Nebula et Locus), il faut tout de même le faire… Connie Willis, elle, y est parvenu pas moins de deux fois : la dernière en 2010 pour « Blitz », et la première en 1993 pour « Le grand livre ». Un roman qui porte remarquablement bien son nom et qui se dévore avec une véritable frénésie. On y découvre un futur proche (une partie de l’action se situe en 2050) dans lequel le voyage dans le temps est devenu bien plus qu’un simple fantasme mais bel et bien une réalité. Guerre de Troie, Renaissance, Seconde Guerre mondiale…, c’est la quasi-totalité de l’histoire de notre monde qui est désormais devenu accessible. Et qui de mieux placés pour effectuer ces « sauts » dans le passé que des historiens ? Oublié l’époque où les étudiants de la faculté d’histoire passaient leur temps le nez plongé dans les archives à essayer d’amasser le maximum de renseignements sur une période ou un événement particulier : aujourd’hui, c’est directement sur le terrain qu’ils vont chercher à combler les lacunes de notre histoire.

Parmi toutes les époques possibles, c’est pour le Moyen Age qu’a optée Kirvin, la jeune héroïne du roman, ce qui n’est pas du tout du goût de son directeur de recherche qui estime la date choisie bien trop dangereuse. Certes, l’Angleterre connaît en 1320 une paix relative et l’épidémie de peste qui décimera près de la moitié de l’Europe n’est pas censée apparaître avant encore une vingtaine d’années, mais si, lors du transfert, tout ne s’était pas passé comme prévu… ? On devine bien vite quel peut être le problème, et pourtant l’atout majeur de ce roman réside dans le suspens presque insoutenable que l’auteur parvient à maintenir pendant la quasi-totalité du roman. Grâce à une habile alternance de chapitre se déroulant au Moyen Age et dans le présent, Connie Willis nous livre au compte goutte les indices censés aider le lecteur et les protagonistes à comprendre ce qui a bien pu mal tourner et nous dévoile ainsi une intrigue remarquablement bien ficelée dont on pourrait cela dit parfois regretter la lenteur ainsi que certains aspects répétitifs (combien de fois Bradi demande-t-il à voir M. Dunworthy pour, au final, ne pas parvenir à lui avouer ce qu’il sait ?!).

Malgré ce léger défaut, que l’on retrouve d’ailleurs dans les autres ouvrages de l’auteur et qui n’est pas sans entretenir une certaine frustration, impossible de décrocher de l’histoire. Oui on s’impatiente, on rumine, on aimerait prendre certains personnages pour les secouer un peu, mais au final on ne peut s’empêcher de tourner les pages, avides de savoir ce qu’il va advenir des personnages auxquels on ne manque pas s’attacher. Cette immersion complète dans le récit doit évidemment beaucoup au travail de documentation effectué par l’auteur qui nous dépeint un Moyen Age tellement réaliste que l’on s’y croirait. Les coutumes, les actes les plus basiques de la vie quotidienne, la mode vestimentaire…., Connie Willis nous expose avec un luxe de détail ce que pouvait être la vie d’une famille aisée de l’Angleterre du XIVe siècle. Un quotidien finalement très ordinaire mais que l’auteur parvient à rendre tout à fait passionnant. C’est également avec beaucoup d’intérêt que l’on découvre les règles qui régissent ces voyages dans le temps et qui apportent, elles aussi, davantage d’authenticité et de complexité au récit.

 

Vous l’aurez compris, « Le grand livre » aura été pour moi un immense coup de cœur. L’auteur y mêle avec beaucoup d’habilité science-fiction et histoire et nous livre un récit qui, malgré la lenteur du rythme et le faible nombre de scènes d’action, se révèle pourtant haletant mais aussi très émouvant. C’est avec un véritable pincement au cœur que l’on quitte les protagonistes, tous plus attachants les uns que les autres, à commencer par ces habitants du Moyen Age dont l’auteur nous livre un portrait extrêmement réaliste. Voilà bien une lecture qui ravira n’importe quel amateur d’histoire !