Le Versant féroce de la joie

Titre : Le Versant féroce de la joie
Auteur : Olivier Haralambon
Éditeur : Alma
Date de publication : 5 juin 2014

Synopsis : Mort à 34 ans, Frank Vandenbroucke – « l’enfant terrible » du cyclisme belge – a captivé Olivier Haralambon, qui fut son coéquipier. Histoire d’une amitié et d’une fascination, ce récit d’une grande force littéraire décrit de l’intérieur les années où le cyclisme est passé de la légende au business.
Né dans une famille de cyclistes, Frank Vandenbroucke est un gamin du Hainaut dont la vie a été façonnée pour et par le vélo. Au seuil de l’an 2000, après un parcours turbulent, il est 3ème coureur mondial. Mais il ne résiste pas au dopage qui ne cesse de s’étendre dans le cyclisme professionnel. Dès lors sa carrière est émaillée de poursuites judiciaires et d’exclusions. « VDB » tente plusieurs retours, s’épuise en compétitions souvent sanctionnées d’abandons ou d’échecs. Suicides manqués, drogue, déboires amoureux : tout se conjugue contre lui malgré son brio et l’admiration que lui portent ses pairs. Il meurt brusquement à 34 ans, physiquement brisé.
Olivier Haralambon, lui aussi enfant du Nord et du cyclisme, a été fasciné par VDB avec qui il a couru, partageant les mêmes enthousiasmes et les mêmes épreuves. Menacé lui aussi dans sa santé par le dopage et la tension psychique d’un sport devenu de moins en moins sportif, il quitte le cyclisme professionnel pour suivre des études de philosophie et se confronter à l’écriture qui l’a toujours attiré.
Le versant féroce de la joie est un exercice d’admiration, un retour au cœur du peloton, mais aussi un travail littéraire sur le double et l’expérience des limites.

Note 3.5

Chez Lotto, Jean-Luc croyait encore en la valeur de sa science propre, de son expérience ; aux soins qui se transmettent de père en fils, ceux que les bleus reçoivent des anciens ; quand et combien de cortisone pour qu’elle ne bloque pas les muscles, combien et à quel moment précis les amphètes pour les débloquer, déboucher les gicleurs.

Le bonheur vient-il sans amertume ? La dépression est-elle la conséquence logique du refus du bonheur ? Non, ce ne sont pas les sujets du baccalauréat de philosophie pour l’an prochain, mais bien les questions sous-jacentes au Versant féroce de la joie, d’Olivier Haralambon. Rien que ça !

Outre ses études de philosophie avant d’être journaliste, l’auteur a surtout évolué pendant dix saisons en tant que coureur cycliste, en côtoyant notamment le sujet de cette biographie, l’« enfant terrible du cyclisme belge », Frank Vandenbroucke. Mort le 12 octobre 2009 à 34 ans dans un hôtel du Sénégal, nous débutons les premières pages sur son suicide réussi ! Mais ce sont bien ses années de coureur professionnel, de ses premières armes à ses derniers débordements, qui constituent le cœur de cette biographie, puisqu’évidemment ils ont rythmé sa vie privée et publique.

Et que d’opportunités gâchées chez ce coureur ! Bien sûr, nous vivons le monde du cyclisme de l’intérieur, c’est parfaitement rendu, entre omerta sur le dopage, dépassement de soi et exigences de chacun, mais finalement l’essentiel est ailleurs. Ici, nous suivons surtout un homme, considéré par lui, ses proches puis le monde cycliste, comme un prodige, mais qui à chaque formidable montée embrayera sur une chute phénoménale. Si nous ajoutons à cela, ses crises liées au dopage régulier et à ses diverses addictions, son incapacité à se construire une vie stable et sa difficulté à côtoyer famille, dirigeants et coureurs concurrentiels, le bilan devient très vite négatif pour Franck Vandenbroucke. C’est vrai qu’il fut un beau coureur gâché par les affaires de dopage, mais son charisme et son tempérament qui lui valent de s’élever l’ont toujours systématiquement desservi.

Replonger dans le cyclisme des années 1990 et 2000 ne fait jamais de mal, non seulement par nostalgie envers la jeunesse, mais surtout pour voir que tout n’est pas réglé encore dans ce sport, malgré tous les efforts et l’avance considérable sur d’autres sports encore moins humains, voire complètement déconnectés des réalités, le football en premier lieu. Ce livre est vraiment touchant, Olivier Haralambon en zoomant sur des aspects très humains du cycliste et en romançant des aspects très privés du fils, du mari, du père aussi, qu’il fut. Il est vrai que l’occasion de publier ce livre s’est peut-être présentée lors de la mort de Philippe Gaumont (le 17 mai 2013, à 40 ans), dit « La Gomme », auteur de Prisonnier du dopage en 2005, et qui joue un rôle non négligeable ici dans l’inexorable descente aux enfers du fameux VDB.

Le Versant féroce de la joie, avec son titre énigmatique et sa sortie opportune juste au moment du Tour de France, est un récit touchant, mélancolique et empli de la sueur des coureurs. Le dopage, le quotidien, les malheurs, peu de choses nous sont épargnées et c’est tant mieux ! Terminons avec un long hommage au style de VDB :

Courir le rendait heureux, à tout le moins le soulageait, et épargnait aux autres son agitation infernale et son despotisme. Courir, dans la merveilleuse odeur des feuilles, dans les exhalaisons d’écorce. Briser les petites branches sur le sentier, sentir glisser son pied sur la boue quand la pente se fait plus forte. Le plaisir des premiers essoufflements qui font trembler la voix dans le martèlement irréversible de la foulée. Le danger joyeux du rire qui risque de ralentir la course. Se sentir emporté en avant, aspiré par le vide qu’on crée devant soi. Sentir la chaleur de son visage épouser la fraîcheur des brumes, et ses cheveux coller aux tempes. Les nuances des labours, l’immensité de la Flandre. Apercevoir de fines haleines à sang chaud monter du sol, d’entre les taillis morts. Bombés, les chemins pavés. Le revers des maisons, et leurs petites cours qu’on ne voit autrement que du train. Trébucher, le regard perdu dans les glèbes molles ou les ornières gelées, sur toutes les surprises et les brusqueries malicieuses du paysage, qui désagrégèrent les petites meutes de coureurs et en dissipent la chaleur organique. Les bifurcations qu’il ne faut pas manquer, où le chemin s’engouffre sous les arbres et oblige à courir l’un derrière l’autre. L’allure qui se tend, le pouls qui s’étrangle et se fait bruyant. Ne pas céder sa place, s’imposer du coude, en riant puis sans rire. N’accorder de larmes qu’à la vitesse et à l’air froid.
À la bouche, le gout ferreux du sang.
Toute mélancolie bue, le versant féroce de la joie.
Le sentiment époumoné de sa supériorité.