Du sel sous les paupières

Titre : Du sel sous les paupières
Auteur : Thomas Day
Éditeur : Folio SF
Date de publication : 2012
Récompenses : Grand Prix de l’Imaginaire 2013 (catégorie roman français)

Synopsis : Saint-Malo, 1922. Sous la brume de guerre qui recouvre l’Europe depuis la fin de la Grande Guerre, Judicaël, seize ans, tente de gagner sa vie en vendant des illustrés. Mais, pour survivre et subvenir aux besoins de son grand-père, il lui arrive de franchir légèrement les bornes de la légalité. Jusqu’au jour où il rencontre la belle Mädchen. Et lorsque celle-ci disparaîtra, Judicaël fera tout pour la retrouver, en espérant qu’elle n’ait pas croisé la route d’un énigmatique tueur d’enfants surnommé le Rémouleur.

Note 3.0

Saint-Malo restait une ville d’histoires, de rumeurs et de légendes. La guerre n’y avait rien changé. Et il était fort probable que la disparition de la brume de guerre et une paix durable n’y changerait rien. Avec ses remparts, ses bateaux et ses fameux corsaires, Saint-Malo faisait rêver depuis des siècles et attirait dans ses filets, avec une facilité déconcertante, les êtres d’exception.

Avec « Du sel sous les paupières », le moins que l’on puisse dire c’est que Thomas Day nous propose un roman bien éloigné de ceux auxquels il nous avait jusque là habitué, plein de fureur, de sexe et de sang. L’auteur semble en effet s’être assagi et nous offre une belle histoire pleine de romantisme et de féerie, récompensée il y a peu par le Grand Prix de l’Imaginaire 2013. De Saint-Malo à l’Irlande, en passant par Guernesey ou encore le barrage de la Rance, on y découvre un monde bien éprouvé au sortir de la Première Guerre Mondiale qui s’achève tout juste en l’année 1921, guerre qui a laissé sa marque sur la célèbre ville des corsaires sous la forme d’une oppressante brume accentuant la grisaille et la morosité du lieu. C’est dans ce triste paysage que deux destins vont se rencontrer, celui de Judicaël, orphelin plein de colère et livré à lui-même mais sacrément débrouillard, et Mädchen, tout aussi esseulée et déterminée que son jeune compagnon. Ensemble, les deux adolescents nous entraînent dans une succession d’aventures qui quittent peu à peu le « réel » pour basculer complètement dans le fantastique.

Thomas Day rend ici un bel hommage à la ville de Saint-Malo qu’il est agréable de redécouvrir sous sa plume mettant en avant avec subtilité le passé historique et l’importance de la mer pour la ville (guère surprenant que le roman ait séduit le jury du Grand Prix de l’Imaginaire qui, depuis quelques années, est justement décerné à Saint Malo, lors du festival des Étonnants Voyageurs). De même, les quelques passages en Irlande ou à Guernesey dans la seconde partie du roman se révèlent tout aussi réussis, donnant la part belle aux légendes celtiques les plus connues ici revisitées avec talent. Les personnages quant à eux sont parfaitement convaincants et très attachants, qu’il s’agisse de l’émouvant jeune couple, de l’automate Hans ou des elfes des bois dissidents. On peut également saluer un certain nombre d’idées intéressantes exploitées par l’auteur comme celle de la ville-bibliothèque de Guernesey gardée par un érudit devenu Ogre à force d’accumuler trop de savoirs, ou encore celle de mêler les passés mythologique et historique de l’Irlande en faisant intervenir l’IRA, le Dagda et toute les légendes et la magie que cela implique.

Au final, « Du sel sous les paupières » se révèle être un roman atypique dans lequel Thomas Day a pour une fois fait le choix de remplacer la violence par l’action et le sexe par l’amour et l’amitié. Le résultat est fort louable, bien que ma préférence aille aux ouvrages plus incisifs et plus durs de l’auteur. Une jolie découverte, cela dit.