Batman Killing Joke

Titre : The Killing Joke
Série : Batman
Scénariste : Alan Moore
Dessinateur : Brian Bolland
Éditeur : Urban Comics (DC Deluxe)
Date de publication : 7 mars 2014 (1988 en VO chez DC Comics)

Synopsis : Le Joker s’est à nouveau échappé de l’asile d’Arkham. Il a cette fois pour objectif de prouver la capacité de n’importe quel être humain de sombrer dans la folie après un traumatisme. Pour sa démonstration, il capture le commissaire Gordon et le soumet aux pires tortures que l’on puisse imaginer, à commencer par s’attaquer à sa chère fille, Barbara Gordon.

Note 4.0

Tout ce en quoi nous croyons, ce pour quoi nous luttons… ce n’est qu’une horrible, monstrueuse farce !

Même s’il n’en est pas fier, Alan Moore a œuvré sur Batman et son plus grand ennemi, le Joker. C’est ainsi grâce à l’enthousiasme du dessinateur Brian Bolland que The Killing Joke a été écrite, qu’Urban Comics réédite dans une édition Deluxe pour mettre en valeur cette œuvre qui a fait date au sein des comics des années 1980, aux côtés de The Dark Knight returns, de Watchmen et de Batman : Année Un.


Pour accompagner, l’aventure de The Killing Joke, notons tout d’abord que plusieurs écrits explicatifs nous sont proposés ; ainsi, la touchante préface de Tim Sale nous dévoile pas mal d’aspects de ce court roman graphique, mais ce n’est pas bien grave, car comme il conclut : The Killing Joke est une œuvre d’art. De la même façon, plusieurs dessins supplémentaires sont là pour illustrer ces écrits, dont quelques pépites très colorées et très inventives : Brian Bolland se fait rare, mais du même coup très précieux. Et d’ailleurs, à ces précieuses 46 pages de The Killing Joke, est ajouté le court épisode « An Innocent Guy » (« Un parfait innocent », introduit malicieusement pour l’occasion par l’auteur lui-même), occasion pour le dessinateur Brian Bolland de faire plusieurs allusions aux plus grands aspects de la mythologie de Batman. Pour l’épaisseur de ce comics, le prix d’Urban Comics peut faire légèrement grincer des dents pour si peu de pages, mais les bonus finaux rattrapent l’ensemble avec les « dossiers secrets de Brian Bolland » qui donnent une nouvelle vision sur sa production.

En seulement 46 pages très denses, Alan Moore réussit à retracer l’ensemble de la complexité liant Batman et son pire ennemi, le Joker. Le premier est volontairement inhumain, froid et même à bout dès le départ de cette aventure : « Dernièrement, j’ai pensé à toi. Et à moi. Et à ce qui va finir par nous arriver. Nous allons nous entretuer, pas vrai ? C’est peut-être toi qui me tueras. Ou moi qui te tuerai. Tôt ou tard. Alors, je veux essayer d’en discuter avec toi avant d’en arriver là. Juste une fois. » Le second est toujours enjoué, calculateur de bout en bout, mais extraordinairement lucide face à sa vocation, face à Batman et face à la situation de son monde. Leur relation est le centre de cette vaste blague et cet affrontement pur et simple s’affiche dans toute sa cruauté et sa magnificence, où le Joker démontre qu’une seule et unique mauvaise journée peut transformer un homme en monstre. Il expose son principe d’une manière aussi simple que redoutable : « Une seule mauvaise journée peut suffire à aliéner le plus normal des hommes. Voilà le décalage entre moi et le reste du monde : une seule mauvaise journée. »

Le scénariste nous surprend dès les premières pages, puis de sursaut en sursaut, pour en rajouter toujours un peu plus dans une surenchère de péripéties qui n’est pourtant pas inutile du tout, car elle prend place dans un flot d’informations particulièrement dense. C’est l’occasion pour nous de retrouver quantité de références, dont notamment la première rencontre entre ces deux figures de proue du comics, dès 1938 lors de la première apparition du Justicier Masqué (cf. la Batman Anthologie). Notons simplement que la folie ambiante, ainsi que les quelques scènes de nudité et de violence, font de cette histoire du Joker un récit à ne pas mettre entre toutes les mains, puisque nous avons affaire à un style très adulte qui pourra choquer les plus sensibles. Enfin, arrivé au sommet de l’horreur et de la folie, Alan Moore s’échappe en scénariste magnifique grâce à une fin aussi mystérieuse que l’ensemble de cet épisode mémorable, tout simplement grâce à une Killing Joke.

Brian Bolland, comme nous l’avons déjà dit, avait lancé à lui tout seul l’idée de cette confrontation Batman – Joker ; il s’agit pour lui de transcrire graphiquement le scénario torturé qui lui a concocté Alan Moore, entre humour noir et noirceur humoristique. Dès la couverture, le ton magnifique est donné avec ce Joker dégoulinant de folie maladive. La notion d’œuvre d’art est à déceler dans l’énorme quantité de détails de qualité : des petites onomatopées bien placées pour voir les cartes de l’intrigue s’abattre sur la table du récit à la forte présence des ombres pour dissimuler les visages quand les personnages se révèlent mystérieux, chaque détail ou référence compte. Cette aventure gagne en intensité non seulement par son environnement, son ambiance – décors froids pour couleurs chaudes – mais également, et surtout dans les plus simples intonations de voix et mimiques faciales – clins d’œil facétieux, petit soupir en fin de planche, peur lisible sur les visages.

Plusieurs flashbacks sur la vie du Joker viennent entrecouper cette aventure et se révèlent toujours instructifs. Ils sont surtout mis en valeur par des teintes grisées très artistiques, tout juste relevées d’une couleur perçante sur un détail marquant de ce souvenir (un plat, une inscription, un costume, etc.). Les transitions entre ces flashbacks et le retour au présent sont tout simplement parfaits dans les choix graphiques et de rappel aussi simples que bien trouvés ; ces transitions sont d’ailleurs plus graphiques que scénaristiques. D’ailleurs, les éditions Urban Comics en profitent ici pour nous proposer la version colorisée par le dessinateur lui-même, c’est l’occasion pour nous de voir le travail numérique de celui-ci afin de renforcer les éléments iconiques du monde de Batman, allant des cheveux verts du Joker à la fameuse chemise jaune de Barbara Gordon. Les petits détails feront toujours les grands chefs-d’œuvre.

Alan Moore nous concocte donc une « Blague qui tue » de haute volée, où Brian Bolland s’amuse follement à dessiner un Joker finalement très humain. Plaisir rapide, mais plaisir simple et à renouveler plusieurs fois, pour savourer cette Killing Joke de légende.

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