L'empire invisible

Titre : L’empire invisible
Auteur : Jérôme Noirez
Éditeur : Gulf Stream / J’ai lu
Date de publication : 2008 / 2010

Synopsis : 1858. Sous le soleil brûlant de la Caroline-du-Sud, les esclaves ramassent le coton, avec la mort comme seule promesse d’une vie meilleure. Nat Walker est l’un d’eux, le chef officieux de leur communauté. La nuit, en secret, il offre à ses pairs un peu de réconfort en disant la messe pour ceux qui n’ont plus d’espoir. Mais les milices privées du maître ont l’alcool violent et la main lourde : Nat est battu à mort sous les yeux de sa fille, Clara. Désormais, Clara ne vit plus que pour se venger, se repaître du sang de ses bourreaux. Seule, elle ne peut rien, mais un étrange personnage, un esclave qui dit s’être libéré de ses chaînes par la mort et par le feu, lui propose un pacte. Jusqu’où la mènera la voie de la vengeance ?

Note 4.0

En Amérique, il est si facile de tout quitter, de s’inventer une nouvelle vie. Plusieurs employés se sont ainsi volatilisés du jour au lendemain. Il suffit de franchir la frontière de l’état et l’on entend plus parler de vous. Vous partez faire fortune dans l’Ouest, vous devenez trappeur, vous mourez criblés de flèches ou de balles, qui s’en soucie vraiment.

Un champ de coton dans le sud des États-Unis. Des Noirs qui se tuent à la tâche afin de satisfaire leur maître et ainsi gagner enfin un peu de repos. Une jeune esclave, Clara, qui fait ce qu’elle peut pour tenir, aidée en cela par la présence aimante et réconfortante de son père. Un réconfort qu’on ne va pas tarder à lui enlever… Voilà, en quelques mots, le cadre dans lequel se déroule « L’empire invisible », court roman fantastique (à peine 200 pages) dans lequel Jérôme Noirez s’attaque à un sujet rarement évoqué au sein des littératures de l’imaginaire : la traite des Noirs. Et le résultat est fort réussi ! L’intrigue n’est peut-être pas des plus complexe mais l’action, menée tambour battant, fait que l’on suit avec intérêt les nombreux rebondissements du récit qui, malgré sa brièveté, parvient à proposer un portrait convaincant de la société américaine de l’époque. Les thématiques abordées sont nombreuses, certaines évoquées de façon détaillée, d’autres à titre purement anecdotique, de l’apparition du spiritisme à la naissance du Ku Kux Klan, en passant bien évidemment par le traitement des esclaves (séparation des familles ; importance du chant (le « spiritual gospel », comme on l’appelle aujourd’hui) pour les esclaves, l’opposition entre les états du sud du pays et ceux du nord…)

Les personnages sont pour leur part attachants et suffisamment développés, à commencer par l’héroïne, au sort duquel on ne manque pas de compatir et dont on constate avec plaisir l’évolution au fil de l’histoire. Autre point positif : l’auteur ne commet pas l’erreur de tomber dans le manichéisme. Certes, de par les épreuves et humiliations qu’ils ont enduré et les conditions de vie atroces dans lesquelles ils vivent, l’empathie du lecteur se tourne évidemment d’instinct vers les Noirs, mais les Blancs ne sont pas pour autant cantonné au rôle de cruels d’esclavagistes. Car, si certains d’entre-eux se révèlent sans surprise détestables au possible, la personnalité des autres se fait souvent un peu plus subtile, qu’il s’agisse de l’intendant maintenant les esclaves à un rythme de travail impitoyable sans être pour autant dénué de toute compassion, ou de l’épouse du maître tentant maladroitement de compenser son aveuglement à la misère de ses esclaves par quelques gestes de générosité qui ne réconfortent qu’elle. Mon seul regret serait lié à la trop grande brièveté de l’ouvrage. Une brièveté qui, bien que ne gâchant en rien le plaisir du lecteur, n’est pas sans lui laisser un léger sentiment de frustration.

Une lecture aussi rapide que divertissante, tant grâce au style très agréable de Jérôme Noirez qu’à la qualité de ses personnages et de son récit. Le lecteur curieux appréciera notamment de découvrir pour une fois un cadre original qui lui en apprendra un peu plus sur la société américaine du XVIIIe siècle et surtout sur la place qu’y tenaient les populations noires.