Keith me

Titre : Keith me
Auteur : Amanda Sthers
Éditeur : Stock (La Bleue)
Date de publication : 13 mars 2008

Synopsis : Keith. Keith. Keith Richards. Oui, je suis ce visage étouffé de rides, criblé des chemins qu’il n’a pas choisis, des vies qu’il a prises dans le ventre. Oui, je suis cet homme comme je suis les femmes qu’il a aimées. Oui, je sens son chagrin et j’aime son sourire. Mille fois Mick m’a serrée dans ses bras. Mais c’est Keith que je regardais par-dessus son épaule. Keith penché sur sa guitare. Les Rolling Stones à fond dans ma voiture, la main d’un garçon qui remonte sur ma cuisse. Les Stones dans le salon, je cours derrière mon frère et ma soeur. Le disque saute un peu. Papa chante par-dessus. Les Stones sur la guitare de mon frère. Le poster des Stones dans ma chambre. La langue rose que je tire devant le miroir. Angie qui couvre mon chagrin. Pourquoi on se penche sur un être ? Pourquoi on tombe amoureux ? Comme ça… Pour toutes les raisons du monde, à cause de nos putains de cerveaux malades. Mais on tombe. On se relève parfois, les genoux écorchés. Keith ne m’a jamais fait mal. On a eu du chagrin tous les deux. Il m’a fait faire des choses que je n’aurais pas osé faire seule.

Note 1.5

J’ai bientôt trente ans. Ce soir, j’ai mes règles. Je prends le risque que du sang me coule entre les cuisses. Je suis Keith Richards. J’ai dépucelé des filles. Je connais la chaleur du sang entre les cuisses. Je pense que j’ai une grande queue. J’ai une gueule à avoir une grande queue fatiguée.

♫ Keith me, as you love me, prenez un coca et asseyez-vous là.
Keith me, as you love me, fermez les yeux, écoutez-moi. ♫
Avec Keith me, Amanda Sthers semble voguer entre deux eaux dans lesquelles elle aime naviguer : le récit autobiographique et la biographie plus ou moins romancée de stars de la musique (encore Johnny Hallyday, dernièrement).

Après trente premières pages très prenantes, je me sentais très bien parti dans ce court roman, tellement plongé dans l’écriture haletante de l’auteur à grands coups de phrases courtes, volontairement choquantes. Pour autant, l’embellie retombe vite et je me retrouve, une fois la lecture achevée, avec des sentiments largement mitigés. Car finalement, à quoi ai-je participé en lisant Keith me ? À un trop long trip personnel, qui ne dure pourtant que 140 pauvres petites pages et qui ne révèle ni le but de son auteur ni ses enjeux de lecture.

Ce titre « Keith me » fait référence au Keith Richards des fameux Rolling Stones, bien plus rock’n’roll que leurs contemporains Beatles. Et au premier abord, Amanda Sthers se fonde sur cette nature bien dégingandée pour décrire sa vie dans la peau de Keith Richards. Ce rapport tordu au talentueux guitariste pose la question du véritable contenu à trouver dans ce « Keith me ». Les aspects rapprochant ce court ouvrage d’une biographie romancée de Keith Richards m’ont guidé vers quelque chose proche du Lennon de David Foenkinos. J’y ai cru, mais pas longtemps. En effet, la narration se fait rapidement très crade, très crue, très creuse aussi parfois, et cette descente aux enfers, sûrement concordante avec celle de Keith Richards, voire celle de l’auteur aussi, ne m’a pas happé comme elle aurait dû le faire, bien au contraire. Les petites phrases, courtes et percutantes, sont bien utiles pour accélérer un rythme, décrire une scène fugace ou choquer pour un temps le lecteur, mais qu’en est-il quand tout le roman (qui ne fait pourtant qu’une centaine de pages, en laissant des blancs ça et là) est sur le même plan ?

Histoire d’élever mon niveau d’analyse, car je sens bien que je pourrais être trop cassant en restant uniquement sur le style de l’auteur, intéressons-nous au double fond de la guitare de Keith : recèle-t-il des informations sur la vie privée de l’auteur ? Au vu de la double dédicace (« À Patrick, le papa de mes enfants qui reste toujours dans ma vie. », puis : « Je dois ce livre à un homme qui ne se reconnaîtra pas… Dans ma vie de Keith Richards, tout est vrai mais rien n’est exact. »), il semble bien que la rupture d’Amanda Sthers d’avec Patrick Bruel l’année précédant l’écriture de ce roman soit en jeu. Il y a là un parallèle intéressant entre l’investissement de l’auteur et la destruction inexorable de la relation entre elle/Keith et une personne plus connue, Patrick Bruel/Mick Jagger (chanteur des Rolling Stones). Malheureusement, même si le thème me captive, la mise en abîme tentée ici est ratée à cause du parfait fouillis dans l’organisation du roman : trop peu d’explications nous sont données pour décrypter ce parallèle, aucune transition n’est faite entre ses passages personnels et ce qui peut ressembler à une biographie romancée de Keith Richards. Bref, qu’il est difficile de se repérer dans ce qui apparaît pourtant comme une œuvre très importante pour son auteur.

Avec ce Keith me, dont l’astucieux titre a sûrement justifié toute la rédaction de ce très court roman, Amanda Sthers ne nous laisse finalement qu’une vague impression d’introspection au cours d’une lente séance de psychothérapie. On ne réussit pas, au fond, à savoir si elle saisit sa chance de prendre le fantasme de devenir une star du rock ou bien si elle s’y identifie car elle le voit comme l’éternel second, toujours dans l’ombre et irrémédiablement bridé. J’ai bien ressenti l’amertume et le dégoût ; le reste m’a échappé, c’est évident.