Ballons dirigeables rêvent-ils de poupées gonflables

Titre : Les ballons dirigeables rêvent-ils de poupées gonflables ?
Auteur : Karim Berrouka
Nouvelles : L’histoire commence à Falloujah ; Concerto pour une résurrection ; Elle ; Éclairage sur un mythe urbain : La dame blanche dans toute sa confondante réalité ; Dans la terre ; Jack et l’homme au chapeau ; Le siècle des lumières ; De l’art de l’investigation ; Le cirque des ombres ; Interview de Karim Berrouka.
Éditeur : ActuSF (Les 3 Souhaits)
Date de publication : 28 février 2013

Synopsis : Il y a des nains furieux qu’on leur ait dérobé leur or, Jack qui n’est pas très pressé de monter à son haricot, Cloclo qui se réincarne dans le métro et des jeunes filles habillées de blanc qui hantent les routes la nuit… Mais il y a aussi des enquêtes glauques et angoissantes, l’enfer des combats à Falloujah et des ombres qui, chaque soir, dansent pour leur public. Entre fantasy et fantastique, Karim Berrouka nous propose un livre où le rire se mélange à l’effroi. Des délires les plus fous aux atmosphères les plus sombres, peut-être bien, au fond que les ballons dirigeables rêvent parfois de poupées gonflables…

Note 1.5

Dans la terre, il y a la terre. Et je ne suis que son plus pitoyable ver. Je joue les lombrics à fouiller sa mémoire, à digérer les témoignages qu’elle conserve. J’y plante mes graines, qui ne rejaillissent de sa matrice que sous forme d’enfants mort-nés.
Je préserve son passé, je rêve de son futur.

Quel titre ! « Les ballons dirigeables rêvent-ils de poupées gonflables ? ». En voilà qui nous fait miroiter un aspect steampunk, ou bien robotisé, ou bien une sorte d’hommage à Philip K. Dick connu pour son « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » (honteusement republié en « Blade Runner » d’ailleurs).


 

En effet, malgré cet avant-goût et sans spoiler aucun, promis, Karim Berrouka ne nous livre ni ballons dirigeables, ni poupées gonflables, et encore moins une quelconque référence au maître Philip K. Dick. « Mais que nous sert-il ? » me direz-vous. Ce recueil de nouvelles semble, au vu du quatrième de couverture, s’intéresser à tout et n’importe quoi, tant les sujets paraissent éclectiques. Je dis donc méfiance, mais surtout je dis pourquoi pas… au moins au début.

Neuf nouvelles s’offrent à nous et autant de mondes imaginaires débordant d’idées toutes plus farfelues les unes que les autres : d’une lutte écologique entre fées et humains dans « Le siècle des lumières » à une enquête loufoque au milieu de nains sanguinaires dans « De l’art de l’investigation », en passant par nombre d’univers flippants ou déjantés, il y a de quoi s’amuser ici. Dans cet ensemble hétéroclite, s’amoncelle un amas de références extrêmement sympathiques, mais tellement hétérogène qu’il en devient chaotique à suivre et à lire.

Personnellement donc, je l’avoue, je n’ai pas apprécié cette lecture, du fait de ce style en constant décalage, qui se veut percutant mais est très dommageable, car sans pouvoir saisir tout l’intérêt de ses idées, on peut malgré tout sentir combien l’auteur est prêt à raconter quelque chose de fort, de captivant et de profond. Mais vraiment, cette manie d’être trop dans l’ironie constante, sans pause ni approfondissement, ne me convient pas : on trouve dans cet ouvrage des délires oui, certes, mais du rire non, certainement pas. Et quand je dis que l’auteur est continuellement dans le décalage, je ne sais pas si je suis bien clair pour tout le monde : essayez de discuter avec quelqu’un qui ne parle qu’en blague sans jamais se laisser comprendre un seul instant, le dialogue devient vite compliqué…

Même si je la trouve inachevée, c’est la nouvelle « Dans la terre » qui m’a le plus touché avec sa propension introspective et sa vague relation avec la fin de la saga Fondation d’Isaac Asimov (avis tout à fait personnel, je préviens). Pour le reste, l’auteur va vraiment dans des directions particulièrement compliquées et pour la simple raison de rendre difficile la lecture et la compréhension. Peut-être (et sûrement même, soyons humble) est-ce moi qui n’ai rien compris, mais véritablement la cohérence de ce recueil de Karim Berrouka fait peur ; lui-même, sur un ton sarcastique, déclare dans l’interview finale qu’il a proposé ces nouvelles uniquement parce qu’elles avaient été rejetées par d’autres maisons d’édition. L’effet de style est intéressant mais le résultat déjà nettement moins concluant. Ainsi, dans « Jack et l’homme au chapeau », l’auteur s’amuse des changements de style littéraire de manière assez lourde, et en plus c’est pour finalement nous dire que c’est son style le plus intéressant à utiliser et surtout le plus adulte de tous. La manie de répéter plusieurs fois un événement afin d’en tirer un effet comique devient rapidement tout aussi lourde : dans « Éclairage sur un mythe urbain : la Dame Blanche dans toute sa confondante réalité » comme dans « Concerto pour une résurrection », que j’ai pourtant apprécié avec toutes ses références ciblées, la situation initiale est répétée trois fois afin d’en tirer une morale toute relative, même si elle laisse augurer parfois des tendances intéressantes de l’auteur. C’est vraiment la style qui m’a un peu choqué, car pour le reste, même si c’est bien fumeux (dès « L’histoire commence à Falloujah », par exemple, nous nous intéressons à une histoire de sauvetage en plein champ de bataille urbain couplée à une histoire d’amour qui pointe le bout de son nez sans raison apparente), on peut au moins se dire qu’il fourmille d’idées et de centres d’intérêts.

Finalement, cette interview de Karim Berrouka, à la fin de ce volume, nous fait prendre (enfin !) conscience du sacré phénomène qu’est cet auteur : complètement barré d’une certaine façon, mais parfois trop à côté de la plaque pour vraiment revendiquer un humour ironique qui serait pourtant du genre à me convenir. Et pour le savourer, il faut (en tout cas, il ME faut) des pauses salvatrices permettant de se raccrocher péniblement aux branches, sans quoi on s’enfonce inexorablement et constamment dans le décalage vis-à-vis d’un sujet, d’une question ou d’une histoire, et tout ne revient finalement qu’à un délire trop personnel et trop intérieur pour être partagé. L’auteur l’avoue complètement dans cette interview et, à la limite, on pourrait même venir à reprocher l’ordre choisi dans ce recueil.

Un recueil totalement incohérent donc, misant beaucoup trop sur l’ironie constante, sans aucun temps mort pour apprécier quelque chose en particulier, et qui ne permet malheureusement pas de cerner correctement le style de Karim Berrouka qui, au premier coup d’œil de lecteur, serait pourtant du genre à me convenir. Un bon gros dommage comme on essaie d’en éviter.