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Titre : Le poids de son regard
Auteur : Tim Powers
Éditeur : Bragelonne
Date de publication : 2013 (1990 pour la version originale)

Synopsis : Michael Crawford a tout pour être heureux : il adore son métier, il aime Julia, sa fiancée. Ce soir, le vin coule à flots, il enterre sa vie de garçon. Presque aussi ivre que ses amis, il passe l’anneau au doigt d’une statue… Dès lors, sa vie bascule. Entre l’amour de la lamie (et quel amour ! Inhumain, vampirique !) et la passion de Joséphine (la jumelle — le double ? — de Julia), Michael trouvera-t-il le salut ? Saura-t-il se libérer de l’emprise qu’exercent sur lui les « Géants sur la terre » ? Le lac Léman, Carnac, Venise, Rome, Pise : autant de jalons pour une fuite éperdue où l’on retrouve Byron, Shelley et Keats, traqués eux aussi par des Muses implacables. Mythes chrétiens et païens, fantastique classique, clins d’oeil historiques et littéraires : un pur régal !

Note 4.0

Bois tant que tu le peux : une autre race, un jour,
Quand toi et le tienne seront, comme moi, passés,
De l’étreinte de la Terre viendra te porter secours,
Pour muser et rimer avec les décédés.

Difficile depuis quelque temps de ne pas relever la volonté des éditions Bragelonne de miser beaucoup sur Tim Powers, auteur américain de renom considéré comme le père fondateur du mouvement steampunk et récompensé par une multitude de prix. Sont ainsi parus successivement en cette année 2013 « Les voies d’Anubis » (version collector), « Parmi les tombes », et enfin « Le poids de son regard » qui m’a fort généreusement été offert par la maison d’édition via Babélio. Et je ne peux que les en remercier tous deux, car ma lecture fut de bout en bout absolument passionnante. Vampires, lamies, fantômes, sirènes, Muses…, autant de créatures à la fois terrifiantes et attirantes que Tim Powers regroupe ici sous l’appellation de « nephilims », à la fois tout cela et bien plus encore. Car si l’auteur reprend bien quelques éléments appartenant au mythe classique du vampire (la répugnance pour l’ail et l’argent, les incisives allongées, la nécessité de se nourrir du sang d’autrui…), ces êtres surnaturelles se révèlent être bien plus que de simples suceurs de sang, et c’est justement la complexité de leur nature qui fait tout l’intérêt de ce roman.

Tim Powers nous offre avec « Le poids de son regard » une intrigue parfaitement maîtrisée mais aussi très labyrinthique et par laquelle il est donc aisé de se laisser égarer, de petits détails au premier abord sans importance (voire un peu incongrus) se révélant finalement cruciaux pour la compréhension de l’histoire. Le récit demande ainsi un certain effort de concentration qui se verra toutefois récompensé à la fin du roman qui répond à toutes nos interrogations et nous offre un final très satisfaisant. Cette complexité de l’intrigue s’explique en grande partie par l’impressionnante culture de Tim Powers qui ne cesse au fil du récit de multiplier les références historiques, littéraires, bibliques et mythologiques, à tel point qu’il est parfois difficile de tout relever. Un choix dont certains trouveront certainement à redire mais qui a au moins le mérite de titiller et solliciter sans cesse l’intelligence et l’attention du lecteur. La qualité du roman tient également à son ambiance très glauque, perturbante parfois, mais toujours très immersive. Les personnages, pour leur part, sont tous remarquablement complexes à défaut de véritablement attachants, à l’exception des deux protagonistes composés du duo très convaincant formé par Michael Crowford et Joséphine.

On peut également saluer la présence de certains personnages historiques, procédé récurrent dans les romans de Tim Powers (on se souvient par exemple de Barbe Noire dans « Sur des mers plus ignorées »). Cette fois, ce sont les poètes anglais du début du XIXe siècle qui se voient honorés de l’attention de l’auteur : John Keats, poète romantique parmi les plus importants de sa génération ; Percy Shelley, grand écrivain britannique dont la réputation fut entachée de bien des scandales ; et bien évidemment Lord Byron, déjà présent dans « Les voies d’Anubis » et considéré comme l’un des plus grands auteurs que l’Angleterre ait jamais connu. Tous dotés d’un génie hors du commun et tous maudits par l’attention que leur porte leur « épouse » nephilim, à la fois muse et bourreau. A travers cette Europe du XIXe siècle, de l’Angleterre à la France en passant par la Suisse et l’Italie, alors déchirée par le conflit opposant les Autrichiens aux Carbonari, société secrète luttant pour l’indépendance de la péninsule, le lecteur découvre avec fascination l’histoire de ces hommes et femmes exceptionnels qui se sont attirés, volontairement ou non, l’attention de ces redoutables et jalouses créatures surnaturelles.

Avec « Le poids de son regard », Tim Powers se rapproprie avec talent le mythe du vampire pour nous offrir un roman original et complexe qui donnera parfois du fil à retordre à son lecteur qui ne manquera cependant pas de se laisser séduire par le récit de ces créatures envoutantes et des malheurs de ceux qu’elles décident « d’honorer » de leur attention. Enfin, sachez que si l’ouvrage vous a plu, « Parmi les tombes », autre roman de l’auteur publié chez Bragelonne, fait directement suite à ce récit en se focalisant cette fois sur le fils du héros, à son tour confronté aux nephilims.

Autres critiques : Arakasi (Scrogneugneu de Scrogneugneu), Nébal (Welcome to Nebalia) et Sia (Encres et Calames)