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Titre : Victor Hugo : Aux frontières de l’exil
Scénariste : Esther Gil
Dessinateur : Laurent Paturaud
Éditeur : Daniel Maghen (BD Carnet)
Date de publication : 29 août 2013

Synopsis : Septembre 1853. Victor Hugo est en exil sur l’île de Jersey. Passionné de spiritisme, le poète assiste régulièrement à des séances de tables tournantes jusqu’au jour où le fantôme de sa fille, Léopoldine, morte tragiquement noyée lui apparaît. Dès lors, le poète est hanté par des visions nocturnes lui intimant de faire la lumière sur le drame. Accident ou meurtre ? Victor Hugo sort de son exil et se lance dans une enquête qui le mènera jusque dans les mystères du ventre de Paris. Là, au péril de sa vie, il découvrira un univers peuplé d’âmes sombres, qui lui inspireront la formidable épopée humaine des Misérables et quelques-uns de ses combats politiques.

Note 4.0

 Il se dit des choses devant lesquelles je détourne la tête. Non, ce qui se dit n’est pas. Quoi ! Une voix ne pourrait pas, si c’est la voix d’un exilé, demander grâce dans un coin perdu de l’Europe, pour un homme qui va mourir, sans que M. Bonaparte l’entendit ! Sans que M. Bonaparte intervint ! Quoi ! M. Bonaparte qui a la guillotine de Belley, la guillotine de Draguignan et la guillotine de Montpellier, n’en aurait pas assez, et aurait l’appétit d’une potence à Gernesey ! En même temps qu’il y a un tout-puissant au ciel, il y aurait ce tout puissant sur la terre ! Non !

« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. J’irai par la forêt, j’irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. » Qui ne connaît pas aujourd’hui ces vers écrits de la main du célèbre Victor Hugo ? On le savait poète, romancier, ardent défenseur de la liberté et de la justice, farouche opposant de Napoléon III, on le découvre ici père éploré suite au décès en 1843 de l’une de ses filles, Léopoldine, morte noyée dans la Seine alors qu’elle n’avait que dix-neuf ans. De toutes les facettes de l’écrivain évoquées dans cet ouvrage, c’est bien sur la dernière qu’entend insister Esther Gil qui fait ici le choix de privilégier la thèse du crime en ce qui concerne le drame de Villequier. Et si la mort de Léopoldine n’était pas accidentelle ? Et si Victor Hugo était sorti de son exil à Jersey pour mener l’enquête à Paris ? Et surtout, comment l’auteur, ardent défenseur de la peine de mort, aurait-il réagit face à la révélation de l’assassinat de sa fille ? L’idée est intéressante et le résultat remarquablement réussi.

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Car bien au-delà d’une simple enquête ou d’un documentaire sur la vie de Victor Hugo, l’ouvrage nous offre une très belle reconstitution de l’Europe du milieu du XIXe siècle : le règne de Napoléon III depuis son coup d’état de 1852 et le régime de censure et de répression mis en place sous le Second Empire ; l’essor du spiritisme, venu tout droit d’Amérique ; l’affaire Tapner et la lutte de Victor Hugo à l’encontre de la peine de mort ; la vaste entreprise de rénovation urbaine de Paris lancée par l’empereur et le baron Haussmann… Avec minutie et talent, Esther Gil et Laurent Paturaud nous dressent un portrait complet et captivant de cette époque fascinante et du rôle qu’y a tenu Victor Hugo. En toile de fond, c’est également l’écriture de l’un des plus grands classiques de l’auteur qui se devine, celle du fameux roman « Les Misérables », portrait sans fard de la vie dans le Paris du début du XIXe siècle et vive dénonciation de la pauvreté. On reconnaît ainsi sans mal dans l’ouvrage les quelques éléments qui auront sans doute inspiré l’auteur : le petit Gavroche, les tentatives de révolutions lancées par quelques jeunes idéalistes républicains, les personnages de Javert et Jean Valjean, que l’on devine derrière les traits de Vidoq…

Autre atout de cette bande dessinée : des graphismes magnifiques, notamment en ce qui concerne les personnages qui bénéficient d’un traitement particulièrement soigné. Tout juste pourrait-on reprocher au dessinateur la trop forte ressemblance entre toutes les femmes de l’album que l’on en vient parfois à confondre (c’était d’ailleurs déjà le cas dans le premier volume de « Succube » consacré aux premières heures de la Terreur). La présence à la fin de l’album d’un dossier intitulé « De la réalité à la fiction » est également un plus indéniable qui permet à l’auteur de fournir quelques informations supplémentaires concernant le contexte historique et les personnages réels évoqués dans l’ouvrage (le chef de la Sûreté de Paris Vidoq, Tapner, les frères Vacquerie, les amantes de Victor Hugo…), et même de proposer des extraits de lettres ou autres textes écrits par Victor Hugo, certains de ses poèmes (dont évidemment « Demain, dès l’aube ») ou encore des coupures de presse consacrées au drame de Villequier.

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« Aux frontières de l’exil » est album remarquablement réalisé qui rend un bien bel hommage à cet auteur de génie que l’on découvre ici sous toutes ses facettes. Que vous soyez de grands connaisseurs de Victor Hugo et de son œuvre ou que vous souhaitiez au contraire parfaire vos connaissances sur le sujet, dans les deux cas cet album ne manquera pas de vous satisfaire.